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Le Réseau - 07/11/2016

 

Prix Europa Cinemas 2016 - Meilleur Entrepreneur - Cinema Ideal, Lisbonne, Portugal

 

Le Cinema Ideal est situé dans le centre ville de Lisbonne, sur la zone du Chiado, à côté de Bairro Alto et Bica, deux des quartiers les plus anciens et populaires de la ville. C’est ici que depuis vingt ans se déroule la vie nocturne de Lisbonne. La salle existe depuis 1904. Sa dernière rénovation datait de 1954. Elle a toujours fonctionné comme un cinéma de quartier, une salle de reprises de films populaires (tant sur les prix que sur la fréquentation et la programmation). Mais elle était devenue un cinéma pornographique en 2001. 

La salle compte 192 places, avec balcon et orchestre (balcão e plateia). Nous l’avons complètement renouvelée et ré-ouverte il y a maintenant deux ans. Le projet architectural du cinéma a déjà reçu deux prix prestigieux et la qualité de la décoration et de l’équipement ont fait l’objet de commentaires particulièrement élogieux.

Nous avons entrepris ce projet alors que la situation politique et économique au Portugal était tragique, tant au niveau social que culturel. L’année 2012 a même été une année complètement blanche en matière de soutien public au cinéma.

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Il est facile de comprendre les difficultés de l’exploitation indépendante au Portugal et de saisir à quel point celle-ci est dans un état catastrophique quand on sait que le pays ne compte en tout que six cinémas dans le réseau Europa Cinemas, dont quatre à Lisbonne... Mais quand l’opportunité s’est présentée (l’idée a traîné pendant trois ans), nous n’avons pas hésité, étant donné que le défi, surtout au niveau économique et financier, était de taille. Nous avons travaillé avec un ami architecte, dont la moindre qualité n’était pas celle d’être également un vrai cinéphile, dans une ambiance de fierté et d’encouragement de la part de nombreux professionnels du cinéma portugais.

Deux ans plus tard, nous nous sommes rendu compte que notre projet allait à contre-courant: tout pousse les gens hors de la salle de cinéma et les invite à rester chez eux ces temps-ci. Nous risquions d’être les derniers êtres humains à partager l’expérience unique de la salle obscure, qui nous permet de voir des films en compagnie d’autres spectateurs qui, le temps d’une séance, forment une communauté d’habitants d’un autre pays: le pays du cinéma.

Nous essayons de nous adresser de front à plusieurs publics, à différentes heures de la journée et à différents moments de l’année. Même avec un seul écran, nous avons toujours au moins deux films en exploitation simultanément (jusqu’à quatre parfois), essayant d’être en même temps un cinéma pour le quartier, pour les gens plus âgés et pour les jeunes, pour les cinéphiles mais aussi pour les simples spectateurs de cinéma qui ne veulent pas avoir à se rendre dans un centre commercial pour voir un film.

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Il faut dire que sans la salle de cinéma, surtout sans une salle comme celle que nous avons créée, la plupart des films que nous aimons et sur lesquels nous nous engageons (en tant que distributeurs, ce que nous sommes également, et en tant qu’admirateurs des films des autres), ne pourraient pas exister. Aujourd’hui le travail du cinéma, pour qu’il y ait de vrais résultats, est un travail nécessairement transversal, depuis la production jusqu’à l’exploitation, en passant par la distribution, et quiconque souhaite survivre dans cette nouvelle jungle (des nouveaus médias) doit savoir faire un peu de tout.

Autant dire que le plus important pour qui est impliqué dans une salle de cinéma et connaît un peu l’univers de la production et de la distribution, c’est de se confronter quotidiennement à la réalité, d’apprendre, de se remettre en cause en permanence, sept jours sur sept et 12 heures par jour, et de ressentir la réaction des gens pour qui nous travaillons (aussi bien les spectateurs que les professionels du cinéma).

Ces deux années nous ont énormément appris, et nous en avons profité pour faire pression sur les autorités municipales et gouvernementales quant à la nécessité que trois, quatre, cinq ou plus “Cinema Ideal” puissent voir le jour au Portugal, et pas seulement à Lisbonne. Mais les autorités culturelles et politiques ont dû mal le comprendre…

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Ce qui je crois a été le plus important et le plus touchant pour nous, c’est de constater la réaction d’un spectateur lambda venant assister pour la première fois à une de nos séances, qui a une vraie surprise quand il entre dans la salle et se rend compte qu’il va voir un film dans une salle toute neuve et totalement différente des cinémas tous identiques des centres commerciaux (qui représentent 99% des cinémas au Portugal). Et de voir cette personne, lorsqu’elle sort, nous féliciter et repartir avec l’impression que l’Ideal lui appartient un peu. Ce type de situation se reproduit régulièrement quand nous accueillons des séances de festival (il y en a une dizaine à Lisbonne) et qu’un réalisateur débarque dans notre salle sans rien en attendre de particulier, pour finir par nous complimenter quand il s’aperçoit que son film est projeté dans de très bonnes conditions: “Vous avez ici une belle salle vous savez...”

Naturellement l’avenir est uncertain, mais cela fait maintenant des décennies que l’on nous annonce la fin du cinéma (et en particulier celle de la salle de cinéma). Nous vivrons suffisamment longtemps pour témoigner que nous sommes immortels et que les gens continueront a vouloir voir des images et écouter des sons ensemble et dans le noir...

Pedro Borges, Directeur

http://www.cinemaideal.pt/

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