Europa Cinemas
 

3 QUESTIONS A
Thierry Abel, Cinéma Arenberg, Bruxelles (Belgique)


“Emanciper le public”

Depuis le 20 juin, et jusquŽau 11 septembre, le traditionnel festival Ecran Total sŽest installé au cinéma Arenberg de la capitale belge. Dans une saison plutôt morte pour le cinéma, la manifestation, qui avait accueilli quelques 30 000 spectateurs lŽannée dernière, propose une soixantaine de films, classiques, inédits et reprises. Du côté des inédits, sont notamment programmés 3 des films allemands les plus remarqués récemment, Lucy, Montag et LŽImposteur, le premier film réalisé par lŽactrice française Laure Marsac, Le 4ème Morceau de la Femme coupée en 3, qui mêle joliment comique de situation et mélancolie, ou encore Stesti, du réalisateur tchèque Bohdan Slama. Plusieurs conférences seront consacrées à la musique et au cinéma et quatre cycles rendront hommage à Mikio Naruse, Anne Wiazemsky, Alejandro Jodorowsky et Michel Piccoli.

A cette occasion, entretien avec Thierry Abel, directeur du cinéma Arenberg (2 écrans), véritable institution à Bruxelles, sur la salle et sa vision de lŽavenir de lŽexploitation.

Ecran Total a débuté le 20 juin. Comment sŽinsère cet événement dans votre programmation ?

Nous organisons Ecran Total depuis près de 20 ans. Le but reste le même quŽà lŽorigine : présenter au public des films qui nŽont pas de distribution commerciale en Belgique. CŽest aujourdŽhui le principal événement cinématographique de lŽété bruxellois, qui permet aux cinéphiles de profiter de leurs vacances pour « faire le plein » de films. Le festival présente notamment de nombreux films classiques, en coopération avec des organismes et cinémathèques, qui recueillent un grand succès.
Ecran Total est le point dŽorgue de la vie de lŽArenberg. Durant lŽannée, la programmation est constituée de films nouveaux en distribution, mais aussi de nombreux rendez-vous avec le public. A vrai dire, nous fonctionnons de plus en plus avec des séances ciblées et moins sur le principe des 5 séances par jour. Nous préférons quŽun film soit programmé plus longtemps mais sur moins de séances, ce qui nous permet de nous adapter au public. Nous voudrions aller plus loin dans cette direction, mais cette logique se heurte à celle des distributeurs.

Quels sont vos principes dŽaction ?

Nous voulons que le cinéma soit un outil dŽémancipation et nous voulons recréer un lien avec le public. Les débats que nous organisons, par exemple dans le cadre des Cinés-Philo, consacrés le plus souvent à des films contemporains, attirent entre 60 et 70 participants. CŽest donc un succès.
Je vous donne un autre exemple : le projet « Lire et Ecrire », mené avec des collectifs dŽalphabétisation, se sert des films pour mener des cours de langue. Et ça marche : nous avons doublé le nombre de projections cette année.
Il est primordial de considérer que le meilleur de la culture doit être accessible à tous et surtout de ne pas prendre le public de haut. Nous avons ainsi mis en place un projet Jeune Public, « On se fait notre cinéma », qui permet de développer avec des jeunes enfants des projets culturels dans les écoles francophones de la ville. Se baser, par exemple, sur un film de Buster Keaton, pourrait paraître élitiste. Or il nŽen est rien : les enfants adorent.

Comment voyez-vous le marché actuel et lŽavenir de votre salle ?

Je pense que le concept de salle art et essai (telle que la nôtre) doit être complètement renouvelé. AujourdŽhui, avec le téléchargement et le DVD, un cinéphile peut rester tranquillement chez lui et visiter les grands classiques du cinéma. Je suis certain que la multiplication des supports est une des raisons pour lesquelles la fréquentation de notre salle a diminué de 40 à 50% depuis 4 ans. A un niveau plus local, nous souffrons de la concurrence dŽUGC, qui cible en priorité la classe moyenne éduquée. Leur carte illimitée est un véritable problème : il nous est impossible de nous aligner sur leur politique tarifaire. 
Les salles art et essai, avec leurs difficultés financières, nŽont pas un avenir radieux. Dans un souci financier, nous avons mis en place une société des spectateurs, qui prend la forme dŽune SA. Nous avons désormais 550 actionnaires et cela nous permet de mieux prendre en compte les souhaits de nos spectateurs.
Je pense quŽil faudrait, une bonne fois pour toutes, admettre que certaines salles ne doivent pas être soumises aux lois du marché, et doivent être considérées comme des salles quasi publiques. Ces salles seraient plutôt des centres culturels cinématographiques qui auraient un rôle éducatif important.
Il faut pouvoir faire la distinction entre des acteurs qui nŽont pas du tout les mêmes buts. Même au niveau des salles art et essai, il y a de grandes différences ! Je me réjouis ainsi de faire partie de Diagonale, qui regroupe plusieurs salles art et essai. Mais, même si notre ambition est globalement la même, nos différences sont fortes. Ceci dit, Diagonale pourrait permettre à des films « difficiles » de sortir. Ceci dit, lorsque je mŽintéresse à des « petits » films, par exemple français, les tarifs de location sont bien trop élevés…

Entretien réalisé par Jean-Baptiste Selliez, 29 juin 2007

Cinéma Arenberg / Ecran Total :
http://www.arenberg.be

On se fait notre cinéma :
http://kashou.be/notrecinema/index.php

Images (de haut en base): Cinéma Arenberg, Le 4ème morceau de la femme coupée en 3, Lucy

----------------------------------------------

A lire aussi:

- 3 Questions à Jean-Thomas Bernardini, Imovision, Brésil

- 3 Questions à Jukka-Pekka Laakso, cinéma Niagara, Tampere, Finlande

- 3 Questions à Detlef Rossmann, cinéma Casablanca, Oldenburg, Allemagne

- 3 Questions à Milazim Salihu, Kino ABC, Pristina, Kosovo

- 3 Questions à Eva Vezer, Magyar Filmunio, Hongrie

- 3 Questions à Cristina Hoffman, German Films, France

- 3 Questions à Tibor Biro, Salles Kossuth et Hevesy, Miskolc, Hongrie

- Entretien avec Urszula Biel, Kino Amok, Gliwice, Pologne

- Entretien avec Ivo Andrle, Kino Aero, Prague, République tchèque