|
En République Tchèque, tout comme d’ailleurs dans la plupart des pays anciennement
communistes récemment entrés dans l’UE (ou appelés à y entrer), le paysage de l’exploitation a été marqué ces dernières années par le développement des multiplexes. A tel point qu‘à Prague le marché des multiplexes semble saturé et que ceux-ci concentrent désormais leur développement dans les villes de province. De l’autre côté de l’exploitation, les initiatives sont nombreuses qui tentent de faire découvrir les cinématographies étrangères. Le cinéma Aero en est un exemple parfait. Membre d’Europa Cinemas depuis 2000, l’Aero est l’une des salles indépendantes les plus dynamiques de la capitale. Entré dans Europa Cinemas au sein du programme Eurimages, il a pu bénéficier du soutien de MEDIA depuis janvier 2003.
Le Kino Aero fait figure d’original à bien des égards. Situé au coeur du quartier populaire de Zizkov, à une vingtaine de minutes de la place Venceslas en tramway, il fait partie des lieux branchés de la ville et contribue à donner au quartier une image jeune. Le cinéma offre un vrai bar en guise de hall d’entrée et une ambiance décontractée rarement vue dans un cinéma programmant pourtant des films d’auteur. Il affiche une programmation ouverte à tous les publics et attire une population plutôt jeune, qui vient assister aux reprises de films classiques peu vus dans le pays ou aux festivals consacrés à des réalisateurs souvent européens. Récemment, un cycle a ainsi été consacré à Pedro Almodovar, avant une mise en avant du cinéma anglais. Le tout mis en ligne sur le site (bilingue !) du cinéma, qui ne se prive pas d’être moderne. Une programmation, originale, et une communication, inventive, qui portent leurs fruits, puisque le cinéma affiche plus de 100 000 entrées par an, ce qui n’est pas rien pour un cinéma à écran unique de 336 fauteuils. En 2003, les films qui ont attiré le plus de spectateurs (plus de 1000 chacun), qu’ils soient européens, tchèques ou américains, sont tous des films d’auteur, récents ou classiques. Le cinéma se classe ainsi au 19ème rang des cinémas du pays en 2003 (en terme de fréquentation) : seuls deux cinémas à
écran unique font mieux, les quinze premiers rangs étant occupés par des multiplexes.
Pour en savoir plus sur la démarche du cinéma et son développement actuel, nous avons interrogé Ivo Andrle, manager du Kino Aero.
1 – Quelques mots sur l’histoire du cinéma Aero ? Comment en avez-vous fait l’une des
principales salles de cinéma de Prague ?
C’est une longue histoire. Le cinéma a été construit il y a plus de 70 ans. Cependant, de 1948 à 1989, il a été dirigé par l’unique société d‘Etat, qui dirigeait tous les cinémas du pays. L’Aero était un cinéma parmi d’autres, tous programmant les mêmes films, au même prix, dans la même ambiance.
Après 1989, de nombreux cinémas ont été privatisés. Le Kino Aero a été l’un des derniers à être gérés par l’Etat jusqu’en 1997. Ensuite, la municipalité l’a pris sous sa coupe et l’a proposé à la location. Nous avons écrit un projet de cinéma art et essai, un projet très naïf je dois dire, parce qu’aucun cinéma de ce type n’existait à cette époque. Nous n’avions aucune expérience de gestion d’un cinéma !
Enfin, notre projet l’a emporté, nous avons obtenu les clés et avons commencé notre activité en février 1998.
Dès le début, nous nous sommes concentrés sur deux choses : la programmation et l’atmosphère. Nous croyons que ces deux aspects sont très liés et que l’un ne marche pas sans l’autre. Il serait difficile d’offrir le genre de programmation que nous avons dans un multiplexe reluisant du centre-ville.
Ainsi, nous avons construit un bar avec une galerie de photos dans l’entrée du bâtiment. Nous
avons mis en place des porte-boisson spéciaux sur les sièges et, en fait c’est simple, nous avons joué sur les détails. Très tôt, nous avons compris que ces détails sont importants pour les spectateurs. Ils ont commencé à parler, non seulement des films, mais aussi des "petites choses" qu’ils aiment au Kino Aero. C’est la même chose en ce qui concerne notre communication : nous avons toujours essayé de créer une atmosphere plaisante et avons installé une connivence forte entre le public et le cinéma Aero. Ceci doit apparaître dans chacun de nos supports : programmes imprimés, mails, lectures (avant les projections), etc. Grâce aux soutiens tchèques et européens, nous avons bientôt été en mesure d‘équiper la salle avec de nouveaux fauteuils, le son dolby, un projecteur numérique, pour offrir un confort de projection aux spectateurs.
Aujourd’hui, les habitués sont l’un de nos principaux atouts, en comparaison avec d’autres cinémas de la ville.
2 – Quelle est votre programmation et que signifie le mot "coopération" pour vous ?
Aujourd’hui, il y a davantage de cinémas à écran unique à Prague, qui se considèrent comme des cinémas art et essai, qu’en 1998 lorsque nous avons ouvert. En raison du développement des multiplexes durant les 5 dernières années, la seule solution pour de nombreux cinémas à écran unique a été de se transformer en cinémas art et essai. Et la compétition sur ce secteur a
augmenté en conséquence. Cependant, la programmation du Kino Aero inclut de nombreux titres qui ne sont pas disponibles via le circuit classique de distribution. C’est particulièrement vrai en ce qui concerne les semaines et les rétrospectives que nous organisons régulièrement. Chaque mois, notre programme compte une rétrospective de 7 à 10 jours consacrée à un réalisateur, à une zone géographique, un thème ou un genre. Ces "festivals" sont soutenus par d’importantes campagnes de communication et un intérêt fort des média. L’Aero est ainsi un lieu à part, facile à distinguer des autres cinémas.
De nombreux événements cinématographiques sont établis en coopération avec des festivals
locaux (par exemple le festival international de Karlovy Vary, Jeden Svet, le festival du film
documentaire des droits de l’homme, ou encore les Journées du Cinéma Européen), les instituts étrangers (comme l’Institut français et le British Council) et d’autres organisations.
Le Kino Aero est aussi le cinéma étendard de l’Association des ciné-clubs tchèques (ACFK) – une organisation qui réunit, au niveau national, à peu près 120 ciné-clubs. L’ACFK agit aussi en tant que distributeur de films classiques et art et essai et le Kino Aero travaille pour elle en s’occupant des négociations pour la distribution. Un autre champ d’activité de l’ACFK est l’éducation au cinéma. Le Kino Aero participe à un projet appelé Film and School, qui présente des films de qualité (classiques et contemporains) aux professeurs et étudiants de lycée.
3 – Vous avez été impliqué dans la mise en place d’une nouvelle activité pour deux
cinémas du pays. Pouvez-vous nous en dire plus ? A Prague, vous êtes engagé dans la création de Osa9, une sorte de petit réseau de 4 cinémas art et essai. Est-ce le début d’une réponse apportée au manque d’écrans pour les films art et essai ?
Ces dernières années, nous avons élargi notre activité et nous sommes impliqués dans l’ouverture de deux cinémas. Le premier est le Kino Central à Hradec Kralove (une ville de 100 000 habitants située à 100 km à l’est de Prague). Dans cette ville, un multiplexe a été construit il y a 3 ans et tous les autres cinémas (qui appartiennent à la municipalité) ont fermé. Nous avons alors loué le dernier cinéma de la ville et avons essayé de montrer qu’il y a un public pour les films art et essai.
Jusqu’à maintenant, les résultats ne sont pas très optimistes (surtout en termes financiers), mais avec le soutien d’organisations étatiques nous devrions pouvoir faire en sorte que ce projet parvienne à une autosuffisance financière durable.
Le deuxième élargissement de notre action est le Kino Svetozor. C’est un cinéma de 2 écrans (488 et 55 fauteuils) situé en plein centre de Prague. Nous voulons transformer le cinéma en un cinéma art et essai de premier ordre, qui fonctionne sur une programmation hebdomadaire et commence les séances à 11h du matin. Nous plaçons le plus d’espoir dans la plus petite salle qui va nous permettre de présenter des genres mineurs (comme des films documentaires, des films expérimentaux, des films d’animation, etc.) de façon régulière. Les 6 premiers mois de l’année ont montré qu’un tel cinéma était nécessaire à Prague. Tous les distributeurs de films art et essai accueillent de façon très positive ce lieu qui permettra de présenter leurs films durant les premières semaines qui suivent leur sortie.
Nous croyons que le Kino Svetozor va vite avoir une bonne réputation et devenir l’un des principaux cinémas art et essai de la ville.
Le Kino Aero et le Kino Svetozor sont tous les deux impliqués dans le projet Line 9. Quatre
cinémas art et essai (tous reliés par la ligne de tramway 9) ont décidé de coopérer pour proposer aux distributeurs la projection régulière de leurs films durant 3 ou 4 semaines après leur sortie.
Cette coopération est une approche toute nouvelle et d’un intérêt très important pour les
distributeurs qui sortent des films sur un nombre limité de copies. Pour les 3 premiers mois de
2005, quelque 15 titres ont été choisis (les 4 cinémas se sont mis d’accord pour les projeter), la promotion (posters, flyers) sera faite en commun, pour que les gens puissent identifier facilement ces films dans les salles de Prague.
4 – Les Kino Aero, Kino Svetozor et Kino Central sont tous les trois équipés avec un
projecteur numérique. Est-ce que la projection numérique est un moyen de projeter plus de films et/ou des films différents ?
Dans les 3 cinémas, une part significative des films sont projetés en numérique. Plusieurs
distributeurs tchèques ont les droits pour les projections en vidéo, ce qui nous permet d’accroître le nombre de titres que nous projetons. Plusieurs titres classiques, par exemple, ne sont disponibles qu’en DVD dans le pays.
Durant les rétrospectives, les semaines du film, les festivals, certains films sont également
projetés en DVD, Beta ou sur d’autres supports.
Les projecteurs numériques nous aident aussi à travailler les genres mineurs. Chaque projection régulière commence avec un court-métrage, et les courts-métrages sont rarement disponibles en 35mm. Ceci est également vrai pour la plupart des films documentaires et expérimentaux. Bontonfilm distribue désormais des films en DVD. Le premier à l’être est un documentaire, Tatinek, de Jan Sverak, consacré à son père.
S’il y avait plus de salles équipées en numérique, les distributeurs et les producteurs y
accorderaient plus d’attention et davantage de films utiliseraient ce moyen plus rentable.
Jean-Baptiste Selliez
|