Du 2 au 5 février dernier, le Curzon Mayfair, salle membre d’Europa Cinemas bien connue des cinéphiles londoniens, proposait un festival de films roumains. Organisé en coopération avec le Centre culturel roumain de Londres, la Fondation Ratiu et le Centre National du Cinéma de Bucarest, il proposait à la fois des longs et courts métrages de jeunes réalisateurs roumains. En 2005, le Latina, à Paris, avait également proposé une semaine consacrée au cinéma roumain contemporain.
Ces manifestations mettent en valeur le renouveau d’une cinématographie qu’on a peu l’habitude de voir sur le devant de la scène. Les films des années 60 et 70 restent ainsi très méconnus du grand public, même si le nom de Lucian Pintilie est relativement connu du public européen (notamment pour
La Reconstitution, en 1969, ou plus récemment pour
Le Chêne,
Terminus Paradis et
Niki et Flo). Ses films pourraient être redécouverts, tout comme les œuvres d’autres cinéastes importants des années 60 et 70, tels que Dan Pita, Mircea Veroiu, Alexandru Tatos et Mircea Daneliuc.
Après une période difficile dans les années 80, le cinéma roumain a commencé de renaître dans les années 90, avec l’apparition, notamment, de Radu Mihaileanu (de
Trahir en 1993 à
Va, Vis et Deviens en 2005), Nicolae Margineanu (
Priveste înainte cu mânie, en 1993), Nicolae Caranfil (
Philanthropique, en 2002), ou encore Titus Munteanu (
Examen, en 2003).
Le festival qui s’est tenu au Curzon Mayfair va plus loin, en mettant en valeur un groupe de cinéastes qui semblent constituer une nouvelle vague, emmenée par Ruxandra Zenide et Cristi Puiu, qui interroge les mutations de la société roumaine.
Le premier film de
Ruxandra Zenide,
Ryna (Suisse/Roumanie), n’a pas encore été distribué mais il a recueilli plusieurs prix, notamment au Festival Tout Ecran de Genève, au Festival du Film d’Europe de l’Est de Cottbus, au festival international de Mannheim-Heidelberg et au Festival du Cinéma au Féminin de Bordeaux.
La jeune réalisatrice, née en 1975 et déjà remarquée pour ses courts métrages
Dust et
Green Oaks, suit tout au long du film le quotidien d’une adolescente qui vit auprès de ses parents et de son grand-père dans une petite ville du Delta du Danube. Elle travaille pour son père, garagiste violent et alcoolique, qui ne tolère pas la voir revendiquer sa féminité. La rencontre avec un français de passage l’aidera à s’affirmer avant que la menace, diffuse, ne s’abatte sur elle.
Filmé à l’épaule mais sans brutalité, ce film tendu et entièrement maîtrisé semble promis à un bel avenir, notamment auprès d’un public adolescent.
Le personnage de Monsieur Lazarescu, anti-héros du second long métrage de
Cristi Puiu,
La Mort de Dante Lazarescu, n’est peut-être plus à présenter. Primée dans de très nombreux festivals, notamment à la Quinzaine des réalisateurs, au festival Alba Regia en Hongrie et au festival international de Transylvanie, sa décrépitude, d’un appartement de la banlieue de Bucarest au lit d’un hôpital dont il ne se relèvera pas, a conquis la critique internationale, qui a apprécié, pêle-mêle, l’humour noir, le jeu des acteurs, l’humanité du regard ou l’incroyable maîtrise de la mise en scène de ce tableau d’une société qui est peut-être, avant tout, la société roumaine, mais est aussi la nôtre.
Cependant, le passage des festivals à la distribution commerciale de ce chef d’œuvre est difficile. Le film est ainsi sorti en France le 11 janvier, après la Roumanie, la Grèce et l’Autriche. Sa première semaine d’exploitation a été particulièrement décevante (233 entrées en moyenne pour chacune des 30 copies) et le film a subi une sévère déprogrammation en deuxième semaine, sous le coup d’une concurrence sévère. Il figure cependant toujours à l’affiche de 13 salles la semaine du 22 février, preuve d’un excellent bouche à oreille et d’une volonté des exploitants, qui devraient lui permettre de dépasser les 15000 entrées. Même si les résultats en salle pourraient être jugés décevants, notons qu’il constitue le premier volet des « Six Histoires des Banlieues de Bucarest » qu’ambitionne de tourner Cristi Puiu et pourrait donc être à nouveau mis à l’honneur lorsque sortiront les épisodes suivants.
Le Curzon Mayfair mettait en outre en valeur plusieurs réalisateurs de courts métrages, dont les prix successifs, ces dernières années, montrent l’émergence de regards susceptibles de conquérir le public européen. Ainsi, notamment, de
Corneliu Porumboiu (
Liviu’s Dream) et de
Catalin Mitulescu (
Trafic), tous deux primés à Cannes en 2004. Catalin Mitulescu vient d’ailleurs d’être primé au festival de Sundance pour son premier long,
The Way I Spent The End Of The World, «histoire d’un garçon de sept ans qui sauve la Roumanie de la dictature». Cette coproduction entre la France et la Roumanie devrait sortir dans les salles françaises dans les prochains mois.
Entre réussite dans les festivals internationaux et difficulté d’une distribution commerciale, le jeune cinéma roumain affiche une réelle vigueur, témoin du potentiel d’une région de l’Europe aux cinématographies méconnues.
Jean-Baptiste Selliez
Films projetés au Curzon Mayfair :Longs métrages : The Italian Girls (Italiencele), de Napoleon Helmis
La Mort de Dante Lazarescu (Moartea domnului Lazarescu), de Cristi Puiu
Ryna, de Ruxandra Zenide
Courts métrages : Challenge Day, de Napoleon Helmis
Green Oaks, de Ruxandra Zenide
Liviu’s Dream (Visul lui Liviu) et
A Trip to the City (Calatorie la oras), de Corneliu Porumboiu
A Lineman’s Cabin (Canton), de Constantin Popescu
Cigarettes and Coffee (Un cartus de kent si un pachet de cafea), de Cristi Puiu
Trafic, de Catalin Mitulescu
Documentaire : Des Enfants par ordonnance (Decreteii), de Florian Iepan
Fondation Ratiu et Centre Culturel Roumain de Londres : www.ratiufamilyfoundation.comCinémas Curzon : www.curzoncinemas.comCentre National du Cinéma Roumain :www.cncinema.abt.ro The Italian Girls (Italiencele):www.italiencele.roRyna : Navarrofilms@neutre.chpacific@pacificfilms.chLa Mort de Dante Lazarescu: www.thecopro.de