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Les Actions - 24/07/2014

 

Retour sur le séminaire de Bologne 2014

 

Pour sa 10e édition à Bologne, le Séminaire Europa Cinemas de Développement des Publics a réuni 30 participants en provenance de 16 pays différents, afin qu’ils partagent leurs expériences, réfléchissent ensemble aux moyens de mieux attirer et fidéliser les publics, et plus particulièrement les jeunes générations.

Placé cette année sous le thème « Nouvelles opportunités et stratégies pour de nouveaux publics  », le séminaire s’est ouvert avec une conversation entre Gian Luca Farinelli, notre hôte et directeur de la Cinémathèque de Bologne, et l’ex sommelier reconverti en réalisateur, Jonathan Nossiter. Dans son dernier documentaire, Résistance Naturelle, Nossiter dresse un parallèle intéressant entre le monde des artisans du vin et celui du cinéma d’art et d’essai, faisant valoir que le courage, la créativité, un esprit indépendant et une véritable passion pour le vin (ou les films) forment une forteresse contre une production répondant à des logiques purement commerciale, dont la domination va croissante dans ces deux secteurs. « Le fait que 80% du vin est produit selon le style hollywoodien », affirme Nossiter, « rend le reste encore plus précieux » et cela est certainement vrai pour le cinéma également. L’enjeu principal est de réussir à transformer le statut d’indépendant en un label attractif, de créer le niveau de confiance et de fidélité qui permettra au public de nous suivre.

Les directeurs et animateurs des ateliers, Madeleine Probst (Watershed, Bristol) et Mathias Holtz (Folkets Hus och Parker, Suède) ont poussé les participants à sortir de leur zone de confort en présentant les forces mais également les faiblesses des cinémas qu’ils représentaient, afin de réfléchir collectivement à la manière de surmonter certains obstacles. La plupart des participants ont évoqué la difficulté d’attirer des publics jeunes, en particulier les adolescents, mais aussi le fait que leurs établissements n’avaient pas un emplacement idéal dans leur ville ou n’étaient pas en mesure de refléter l’identité et la programmation innovante qu’ils souhaitaient.

Le deuxième jour nous a justement permis d’approfondir ces questions. Neil McGlone et Mark Cosgrove ont d’abord présenté A Story of Children and Film, de Mark Cousins, un projet insolite mettant à l’honneur l’enfance et sa description dans des films de patrimoine du monde entier – grands classiques et titres plus rares. Les participants ont ensuite réfléchi au film qui les a influencés enfants, et à la façon dont ils pourraient le promouvoir aujourd’hui auprès de jeunes générations. Les enfants ne devraient pas être sous-estimés en tant que public, mais plutôt exposés dès leur plus jeune âge à des films de qualité et émotionnellement intelligents, afin qu’ils puissent développer un goût pour un cinéma de haut niveau.

Nous avons poursuivi en explorant la relation entre un cinéma et sa communauté. Mathias Holtz a présenté « du berceau au tombeau », approche selon laquelle le Cinema Roy à Göteborg s’attache à fournir un contenu adapté à chaque tranche d’âge. Travailler en partenariat avec d’autres institutions culturelles locales et faire des enfants et des adolescents des ambassadeurs auprès de leurs camarades peut également mener au succès, comme l’a prouvé l’expérience de Branko Krsmanovic du Kupina Film à Nis, en Serbie. Il a réussi à augmenter la fréquentation du jeune public d’un tiers, en un semestre seulement.

Dans l’exploration de nouvelles pratiques pour relier les contenus au contexte, Nick Varley, directeur de la société britannique de distribution Park Circus, a expliqué que la programmation de films classiques ne devait pas empêcher la diffusion de films plus récents, et qu’il s’agissait d’en faire un événement régulier – un peu comme dans un club de lecture. Le Kino Aero à Prague ne ménage aucun effort pour créer le contexte parfait, transformant les séances en événements spéciaux, dans des lieux surprises (par exemple, un centre de haute tension pour la diffusion de Metropolis) ou avec un menu surprise (des plats indiens servis dans des boîtes à repas livrées à bicyclette après la diffusion de The Lunchbox). Marco Villotta du Cinema Visionario nous a emportés dans un tourbillon d’idées créatives, allant du détournement de panneaux routiers à l’élaboration de supports de communication surprenants ou de bandes annonces de dessin animé, qui incitent chaque année plus de 50 000 spectateurs d’assister au Far East Film Festival (dont la 16e édition s’est déroulée au printemps dernier) pour regarder des films asiatiques populaires… à Udine, en Italie. Sa devise? « Authenticité, mains libres, pas de sécurité ».

Marco

Le troisième jour du séminaire était dédié aux espaces et bâtiments, car pour les participants c’est souvent l’un des obstacles le plus important avec lequel composer. Le point de départ de la réflexion fut la visite de la Multisala Odeon, premier multiplexe de Bologne et lieu référence pour les passionnés de cinéma d’art et d’essai. Le cinéma a eu une influence sur le développement de l’ensemble du quartier. Les participants ont été conviés à réfléchir sur les forces et faiblesses de l’établissement en se mettant à la place des spectateurs, afin de garder ce même esprit critique et novateur une fois de retour dans leurs cinémas. Madeleine Probst a ensuite expliqué comment le Watershed, un ancien entrepôt abandonné, est devenu un lieu qui ne se limite pas au cinéma, puisqu’il est également un espace créatif multifonctionnel que les gens visitent pour des raisons variées, y compris son café-bar ou son accès Wifi. Ceci est en phase avec l’ambition du Watershed, qui vise à entretenir des collaborations créatives autour du cinéma, du théâtre, de la musique, du design et des secteurs technologiques. Une émulation équivalente entre le cinéma et d’autres formes d’art est encouragée par le Cinema Visionario à Udine. Changer l’intérieur de la salle grâce à des modifications minimes mais très efficaces – par exemple repeindre certains murs ou couvrir l’entrée d’un immense graffiti d’un artiste local qui avait fait une exposition dans le cinéma – contribue à construire une image de marque dynamique, attrayante et identifiable auprès du public.

Si le Watershed et le Cinema Visionario doivent faire preuve de créativité pour valoriser leurs bâtiments, Cinémobile en Irlande a une série de contraintes différentes : il s’agit d’un camion convertible en salle de 100 fauteuils en quelques heures à peine. Ce cinéma mobile a attiré plus de 12 300 enfants avec des projections dans les écoles l’an dernier. Muffin Hix de The Lost Picture Show a conclu la session sur le thème des espaces utilisables, et apparemment inépuisables, pour des événements cinématographiques éphémères, et encouragé les participants à s’inspirer de ces exemples d’écran temporaire pour repenser leurs espaces et créer des expériences originales à l’intérieur et à l’extérieur de leurs cinémas.

 

Elisa

Pour développer de nouvelles générations de spectateurs, il faut également que les cinémas investissent dans des activités d’éducation à l’image. Au début du troisième jour, plusieurs dispositifs en provenance de toute l’Europe ont été présentés. Le programme Schermi e Lavagne de la Cinémathèque de Bologne a apporté des idées novatrices dans le cadre de ses projections scolaires, comme la présentation de films muets à des enfants pour les sensibiliser aux problèmes de surdité. Le programme a démontré l’importance d’entretenir une relation étroite avec les professeurs, basée sur le contact personnel et la confiance. L’expérience du Casablanca Filmkunsttheater à Nuremberg, en Allemagne, a conforté cette idée. Pour son ciné-club qui cible les enfants du quartier, le bouche-à-oreille, la communication avec les parents et une implication directe au sein de la communauté sont autant de  démarches qui se sont révélées plus efficaces que des opérations publicitaires traditionnelles. Au Watershed, on veut utiliser chaque film comme le point de départ d’un dialogue avec le public, en travaillant sur les médias sociaux ou dans le cadre de ciné débats, mais également par le biais d’idées très simples, tel que la mise en place d’un panneau avec des post-it sur lequel les gens peuvent écrire leurs impressions sur les films.

Florence Guillaume, Cinéma Landowski à Boulogne-Billancourt en France, a exposé une idée simple et très efficace : faire prendre conscience aux enfants de la différence qui existe lorsque l’on voit un film sur un ordinateur, une télévision ou un écran de smartphone par rapport à la salle, en projetant un même extrait sur les différents supports, pour ensuite recueillir les impressions respectives. Un autre aspect de l’éducation à l’image – cette fois pour jeunes et moins jeunes – est de découvrir la manière dont un film reflète la réalité et influence notre perception de celle-ci. La place et la représentation des femmes dans les films est au cœur de la campagne A-rating, initiée par quatre cinémas indépendants du réseau Folkets Hus och Parker en Suède, qui, de manière spectaculaire, a retenu l’attention de nombreux médias internationaux. La campagne A-rating vise à mettre en évidence pour le spectateur le fait que la majorité des films tout genre confondu ne passent pas le Test de Bechdel – l’œuvre doit comporter deux personnages féminins identifiables, qui parlent ensemble et discutent d’autre chose que des hommes. Prendre conscience de ce phénomène est important, en particulier depuis que des recherches prouvent que les jeunes filles revoient à la baisse leurs rêves et ambitions de carrière à l’adolescence, en raison d’un manque de modèles dans les films et fictions télévisées.

Enfin, nous nous sommes concentrés sur le renouvellement de nos méthodes en matière de stratégie web et d’éditorialisation des contenus. A travers une présentation stimulante, Anthony Thornton, Directeur des Contenus Numériques au BFI, a expliqué que la communication en ligne devrait toujours intégrer la façon dont le public pense et s’articuler autour des «quatre C »: connexion, conversation, consultation et collaboration. « Vous n’avez pas besoin d’un site exceptionnel », a ajouté Anthony, « vous avez besoin de grandes idées. » C’est justement ce que prouvent les séries « I am Dora », organisées par Jemma Desai autour de films de répertoire inconnus. Ce projet personnel a débuté sous la forme d’un blog et a réussi, essentiellement grâce à une utilisation pertinente des réseaux sociaux et une bonne stratégie en ligne, à « vendre » une semaine entière de programmation du film Girlfriends, de Claudia Weill (1978).

À plus grande échelle, mais toujours avec cette idée de créer un contexte favorable aux films, le projet EXPOSED du Musée du Film EYE à Amsterdam, consiste en une plateforme en ligne qui fait le lien entre les programmes et les expositions et événements ayant lieu au musée EYE, pour créer une communauté de jeunes passionnés de culture.

Au cours de la dernière matinée, Mark Cosgrove, Watershed, nous a éclairés dans notre exploration des « canons » de l’histoire du cinéma, avant que chaque participant établisse son propre top 10 de films de tous les temps. Pourquoi d’une décennie à l’autre certains films disparaissent-ils des listes puis réapparaissent ? Les projections de films classiques restaurés dans des salles combles, auxquelles nous avons eu la chance d’assister dans le cadre du festival Il Cinema Ritrovato ont certainement nourri la réflexion. De même, Koen van Daele, Kinodvor à Ljubljana, a souligné quelques jours auparavant combien il était important que certains films ne soient découverts ailleurs que sur le grand écran. Tout en gardant à l’esprit que si la diversité dans l’offre d’activités et de types de programmes est importante pour attirer les publics au cinéma, la qualité du contenu demeure primordiale.

En examinant rétrospectivement cette très riche 10e édition du Séminaire de Bologne, la créativité et l’innovation, sous la forme de petites (ou pas si petites) idées pour atteindre de grands résultats, ont été le fil directeur de nos sessions. Pour attirer de nouveaux publics, et conserver les fidèles, il faut être à leur écoute, créer les espaces pour un dialogue authentique et ne pas se limiter à la communication traditionnelle en ligne ou sur support. D’autre part, nous ne devrions pas craindre de surprendre les publics avec des idées originales, même si cela implique parfois de devoir dépasser le rôle traditionnel du cinéma, de s’extraire de ses murs, ou encore d’abolir les frontières entre les films et d’autres formes artistiques. En substance, c’est la formule « mains libres, pas de sécurité » qu’il faut garder à l’esprit, comme la multitude d’exemples concrets cités par les exploitants et programmateurs de toute l’Europe et d’ailleurs, qui ont libéré l’inspiration et prouvé qu’en progressant petit à petit… on pouvait voir les choses en grand.

groupe fin

Ioana Dragomirescu, Juillet 2014

Photos de haut en bas : Participants pendants la session d’ouverture, Marco Villotta du Cinéma Visionario, Elisa Giovannelli de la Cineteca di Bologna, Le groupe avant le départ.