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Les Actions - 12/12/2014

 

Retour sur le Séminaire de Séville 2014

 

Pour son troisième Audience Development and Innovation Lab en 2014, Europa Cinemas a lancé un nouveau partenariat avec le Festival du Film Européen de Séville et invité 41 exploitants en provenance des 13 pays en Europe pour partager leurs expériences, explorer des stratégies de sortie des films, découvrir de nouvelles pratiques et puiser de l’inspiration sur leur métier pendant les 4 jours de ces rencontres placées sous la thématique « Se faire remarquer à l’ère du numérique ».

Après les mots de bienvenue adressés par notre hôte José Luis Cienfuegos, directeur du Festival du Film Européen de Séville, Claude-Eric Poiroux, directeur d’Europa Cinemas et Madeleine Probst, vice-présidente d’Europa Cinemas et conceptrice de programmes au Watershed Media Centre (Bristol, UK), nous sommes entrés dans le vif du sujet avec une première présentation d’Ivo Andrle, exploitant tchèque qui dirige  les 3 principaux cinémas art et essai de Prague et qui porte également la casquette de distributeur avec la société Aerofilms. Ivo nous a expliqué sa stratégie pour convaincre les gens de passer de leur canapé à la salle de cinéma, en leur proposant une offre adaptée à chacune des étapes de leur vie – de la première expérience en tant que bébé accompagnant sa mère et jusqu’aux seniors qui ont leur propre ciné-club. De son point de vue l’expérience sociale est l’arme absolue de la salle. « Ne vous plaignez pas que les distributeurs ne fassent pas leur travail » a-t-il dit aux exploitants, «  montrez-leur ce qui est réalisable ! ». Avec un tel état d’esprit, doublé d’une créativité inouïe et l’exigence de vouloir systématiquement innover, il n’est pas surprenant qu’Ivo reçoive le prix Europa Cinemas du Meilleur Entrepreneur 2014!

Le Séminaire de Séville, dirigé par Madeleine Probst avec Ivo Andrle et Jon Barrenechea (Directeur du développement des programmes, Picturehouse Cinemas, Londres, Royaume-Uni), ouvrait ses portes pour la première fois aux exploitants européens non membres du réseau, qu’ils  représentent de petites salles indépendantes ou de grands groupes. Nous avons également eu le plaisir  d’accueillir un nombre important d’exploitants espagnols, membres du réseau et non membres, alors que l’industrie cinématographique espagnole traverse une période particulièrement difficile. De la baisse des entrées à la hausse des taxes ou à la fermeture accélérée des salles, se réunir et trouver des solutions communes était plus important que jamais. La séance Faire marcher les réseaux a notamment mis en avant deux exemples de collaborations en Espagne.

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Pedro Barbadillo de CineCiutat a présenté CINEARTE, le premier réseau de salles art et essai en Espagne qui vient tout juste d’être créé et rassemble 11 cinémas à travers le pays, dont certains ont été rouverts par des collectifs citoyens mis en place dans le but d’empêcher la disparition des écrans dans ces villes. Dans sept autres localités espagnoles, des collectifs similaires essayent de rouvrir des cinémas fermés. Le but de CINEARTE, à laquelle ils peuvent désormais s’associer, est d’améliorer la visibilité du cinéma indépendant, de lui permettre d’atteindre l’ensemble de son audience potentielle, de prévenir la fermeture d’autres salles de cinéma et d’augmenter le pouvoir de négociation de leurs exploitants avec les autres acteurs du secteur comme les distributeurs, les investisseurs ou les institutions publiques.

Obtenir de meilleures conditions commerciales grâce à un pouvoir de négociation accru est la perspective qui a rassemblé  les membres d’ACEC Cines il y a plus de 30 ans, lorsqu’ils ont mis en place un modèle de coopération atypique : avec ses 209 écrans programmés comme s’ils étaient partie intégrante d’un groupe unique, répartis en 20 salles gérées indépendamment par chacun de leurs directeurs, ACEC Cines (représenté à Séville par Isabel Garcia) est maintenant le 3e exploitant espagnol, un pari réussi qui prouve que l’union fait la force ! Pour finir la session avec un exemple venu d’outre-Manche, Jon Barrenechea nous a parlé de Picturehouse, un circuit qui marie avec succès l’identité « arthouse » avec la rentabilité économique dans ses 21 cinémas (et 3 autres en cours de construction) qui ne sont pas que des salles, mais aussi des lieux attractifs et modernes de socialisation, situés dans le cœur des villes où ils sont implantés.

Si les difficultés du marché obligent les cinémas à faire appel à la coopération, des mutations globales dans les habitudes de consommation et d’accès aux films par les publics poussent les exploitants à s’adapter et à innover. Cette problématique controversée a été abordée pendant la deuxième séance de la journée, intitulée Diffuser des films à l’ère du numérique : modèles et pratiques innovants. Plusieurs projets pilotes soutenus par la Commission Européenne ont été exposés.

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Lucie Girre a présenté SPIDE, un projet qui rassemble distributeurs, plateformes de distribution en ligne et vendeurs de films sous la coordination de l’ARP pour tester les sorties simultanées sur plusieurs supports dans plusieurs territoires et mesurer l’impact positif qu’elles pourraient avoir sur la circulation des films en Europe à l’ère du numérique. A son tour, Dragoslav Zachariev de EuroVoD nous a parlé de STREAMS Day&Date, un projet pilote qui donne aux spectateurs la possibilité de visionner un film en première sortie en salle, sur DVD ou VàD. Dragoslav pense que les exploitants doivent absolument s’adapter aux usages du numérique car le public les a déjà adoptés depuis longtemps. Il ajoute que « ce n’est pas évident, même pour les acteurs de la VàD, car il faut inventer un nouveau monde ». 

Avec une approche différente, mais toute aussi innovante, Rutger Wolfson, Directeur du Festival du Film de Rotterdam, a commencé par remarquer que la plupart des films qui remplissent les salles pendant son festival attirent beaucoup moins de spectateurs après leur sortie officielle – si sortie il y a.  Pour mieux valoriser ces films, IFFR Live veut transposer l’atmosphère « festival » dans chacun des cinémas partenaires. Cinq films projetés pendant l’édition 2015 seront visibles simultanément dans les salles et sur les plateformes VàD à travers toute l’Europe. Les spectateurs en salle seront aussi en mesure de participer aux débats à travers des flux d’Instagram et Twitter. Le projet, qui ne demande aucun investissement de la part des exploitants autre que la simple envie d’une nouvelle expérience, a été accueilli avec beaucoup d’enthousiasme et plusieurs participants au séminaire ont aussitôt été intéressés à le rejoindre. 

Pour finir, Mandy Berrynous a présenté CINEGI, une plateforme de contenus qui peut aider un lieu quelconque à se transformer en « cinéma » - à condition de trouver le public – en lui donnant accès à un catalogue des films et à du contenu supplémentaire (entretiens, débats) hébergés sur une plateforme simple d’usage, et dans un format en haute définition accessible aux salles qui ne sont pas équipées en DCP.  A priori, cela pourrait représenter une concurrence supplémentaire pour les salles de cinéma, mais selon Mandy Berry « ce projet ne réduit pas la part du gâteau des cinémas, mais au contraire permet d’agrandir le gâteau pour tout le monde ». La session a provoqué, comme attendu, des débats animés, mais s’est avérée très informative et utile pour avoir un aperçu de la direction dans laquelle l’exploitation cinématographique pourrait se diriger dans le futur – où du moins du nouvel environnement dans lequel elle va devoir évoluer.

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Si la deuxième journée du séminaire a été dédiée aux grandes tendances de fond, la troisième s’est d’avantage concentrée sur des propositions de bonnes pratiques pour répondre aux défis permanents des salles en quête de nouveaux publics. La séance Image de marque, partenariats et partage, l’une des plus appréciées par les participants selon leur feedback, a débuté avec une présentation de Marco Odasso, au cours de laquelle il a livré des recommandations sur l’usage des réseaux sociaux pour attirer les publics, en les impliquant dans un dialogue et en les incitant à diffuser les informations au sein de leurs propres réseaux. Asa Garnert, qui travaille comme experte en stratégies de communication - notamment pour le Festival de Film de Sarajevo - a partagé avec nous des idées simples mais efficaces pour mieux relayer notre message. Plutôt que d’essayer de surenchérir constamment, il faut trouver le juste équilibre et tirer profit des ressources disponibles – comme par exemple confier le fil Twitter a notre plus fidèle spectateur pendant une semaine, ou encore laisser le programmateur du festival animer notre page Facebook pendant quelques jours. Deux des participants ont aussi pris le micro pour partager avec nous des projets particulièrement réussis. Mark Drenth, Directeur de Concordia à Enschede, Pays-Bas, nous a expliqué comment il a pu générer suffisamment d’attention médiatique et 25 000 euros grâce à une campagne de financement participatif sur les réseaux sociaux menée non pas par l’équipe du cinéma mais par un groupe de spectateurs les plus fidèles. Ainsi, la fermeture du théâtre, qui opérait en marge des 3 écrans de la salle Concordia, a pu être évitée. Enfin, Nico Marzano de l’Institute of Contemporary Arts à Londres a présenté la remarquable campagne de communication qu’il a développée pour la rétrospective de quatre films d’Elio Petri, réalisateur italien des années 70 souvent pas reconnu à sa juste valeur. Utilisant avant tout Twitter et Instagram, Nico a suscité l’intérêt et l’exposition nécessaires avec un budget limité, pour finalement attirer 500 personnes à participer aux séances.

La session de l’après-midi a vu la présentation d’idées innovantes et de projets réussis autour de la thématique Expérience Live & événements.Ana Seta Puchar de Kindovor en Slovénie nous a raconté la sortie grandiose organisée à l’occasion de la sortie de Grand Budapest Hotel, en mobilisant totalement son équipe pour une opération marketing à la fois drôle et marquante et qui a produit le deuxième plus grand succès en nombre d’entrées de l’histoire de Kinodvor. A son tour, Kelly Jeffs du Light House (Wolverhampton , UK) nous a permis de mener un exercice très utile : analyser un évènement qui a moins bien marché que prévu, parmi d’autres sorties-évènement dans son cinéma qu’elle a géré avec succès. Kelly tout autant que Floris Vandekerchove, co-organisateur dans son cinéma Studio Skoop en Belgique du Japan Square Film Fest, ont insisté sur l’importance de mettre en place des partenariats fiables et ultra ciblés. Cela permet de minimiser les risques pour le cinéma au moment de l’organisation des évènements tout en rentabilisant les gains en termes d’image, en attirant de nouvelles communautés de spectateurs. La session s’est achevée sur la présentation de 20 000 Jours sur Terre Live, objet à mi-chemin entre film et contenu alternatif, que Jon Barrenechea et Madeleine Probst ont tous deux projeté dans leurs cinémas respectifs. Un débat intéressant sur l’essor des contenus alternatifs sur les écrans de cinémas s’en est suivi. D’après Jon, ce type de contenu comporte bien moins de risques pour l’exploitant qu’un film, mais son public est aussi plus limité.

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Et pour concrétiser toutes les idées soulevées, nous avons pris l’habitude de visiter un cinéma local, pour permettre aux participants de réfléchir aux points forts et points faibles de la salle pour qu’ensuite ils portent ce même regard critique en revenant dans leur propre cinéma. La dernière session, dédiée aux espaces, leur apparence et leur positionnement, s’est déroulée à l’Avenida 5 Cines. Salle pionnière dans l’offre de films en version originale sous-titrée à Séville, l’Avenida se trouve actuellement en difficulté pour récolter des fonds pour se numériser mais parvient à proposer malgré tout « le genre de programmation art et essai pointue et audacieuse que l’on trouverait dans une ville universitaire anglaise, par exemple » selon Jon Barrenechea.

 

 

Le succès du Sevilla Audience Development & Innovation Lab 2014 a prouvé que les questions cruciales, qu’il s’agisse de difficultés d’ordre économique ou de nouveaux modèles qui bouleversent les modes de sortie traditionnelles, peuvent et doivent être abordées ouvertement avec les exploitants et que le débat est une étape nécessaire et constructive dans la recherche de solution. Et si ce rendez-vous a été une source d’informations, il a permet aussi aux exploitants de puiser de l’inspiration, grâce au simple fait de se confronter dans un environnement créatif. Parfois, de bonnes idées arrivent quand on s’y attend le moins – comme celle consistant à faire lire à un acteur des sous-titres de films pour enfants en version originale, mentionnée par Elizabeth Taylor-Meadde Phoenix Cinema en marge d’une question, et qui est devenue un succès immédiat au sein des participants. Les solutions sont parfois à portée de main, à condition de porter un regard nouveau sur son propre lieu. Comme le résume parfaitement Alena Zaoralova (Kino Metropol, République Tchèque) « Le séminaire m’a permis de réaliser qu’il y a des obstacles que nous partageons tous et que nous devons surmonter chaque jour, et puis que certaines choses que je considérais comme étant des obstacles ne le sont pas vraiment ».

 

Ioana Dragomirescu, Lucas Varone, décembre 2014

 

Photos de haut en bas: Présentation pendant un exercice de travail en groupe / La cour intérieure de CICUS, lieu de déroulement du séminaire/ Lucie Girre présentant SPIDE / Q&A après la séance Image de marque, partenariats et partage/ Exercice d'évaluation dans le cinéma Avenida 5 Cines