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Les Actions - 19/06/2006

 

Cannes 2006 : Les Jeunes cinéastes d'Europe de l'est à l'honneur

 

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Le Festival de Cannes aura permis de faire un rapide tour d'horizon des jeunes cinémas hongrois, roumain et polonais. Retour sur ces films, notamment hongrois, que l'on devrait retrouver dans les festivals et dans les salles au cours de l'année. 

Thierry Frémaux, son délégué général, l'avait annoncé avant le début du festival : la sélection du Festival de Cannes marquait le retour sur le devant de la scène des cinéastes d'Europe de l'est.

Ce fut en effet une belle mise à l'honneur, même si aucun de ces films n'était présenté en compétition officielle. Deux d'entre eux sont ainsi repartis avec des prix, à commencer par le premier long de Corneliu Porumboiu, 12h08 à l'Est de Bucarest (A fost sau n-a fost?), lauréat de la Caméra d'Or et du Label Europa Cinemas - Quinzaine des Réalisateurs. Le premier long du polonais Slawomir Fabicki, Z Odzysku, a quant à lui reçu une mention du jury ocuménique. Et, au-delà des prix, la presse internationale s'accorde à reconnaître à plusieurs de ces films assez de qualités pour être amenés à rencontrer un large public dans les salles européennes.

Il en est ainsi des deux longs métrages roumains vus à Cannes, tous deux des premiers films qui, après le succès de La Mort de Lazarescu de Cristi Puiu à Un Certain Regard en 2005, continuent de nous convaincre de la vitalité du jeune cinéma roumain. The Coproduction Office, le vendeur de 12h08 à l'Est de Bucarest, dont l'humour et l'économie de moyens ont fait des ravages auprès du public de la Quinzaine, a d'ores et déjà annoncé de bonnes ventes à l'étranger (voir notre revue de presse ) et le film a été récompensé, notamment, par les prix du meilleur film et du public, la semaine dernière, au Festival International du Film de Transylvanie.

Premier film à la production plus ambitieuse, bénéficiant de l'apport de coproducteurs français, Comment j'ai fêté la fin du monde (Cum mi-am petrecut sfarsitul lumii), de Catalin Mitulescu, était présenté à Un Certain Regard et, selon plusieurs critiques, devrait atteindre un large public cinéphile. Bénéficiant de la prestation de l'actrice Doroteea Petre, qui portait déjà le premier film très remarqué de Ruxandra Zenide, Ryna, le film de Mitulescu fait le récit mouvementé des derniers mois du régime de Ceaucescu, vécus par une adolescente rebelle tiraillée entre sa vie quotidienne au sein d'une communauté plus ou moins unie dans le désir de voir chuter le dictateur, et son envie de s'enfuir du pays avec son premier amour. Le film maintient tout du long un rythme soutenu, entre scènes drôles et plus tragiques, ce que pourront constater les spectateurs français lors de sa sortie en salle en septembre prochain. (A propos de l'émergence des jeunes cinéastes roumains, vous pouvez également lire notre précédente news, ici . )

Z Odzysku, le premier long-métrage impressionnant de maîtrise et de noirceur du polonais Slawomir Fabicki, présenté en compétition à Un Certain Regard, suit la descente aux enfers, dans une Silésie sinistrée, d'un jeune homme de 19 ans qui tente de subvenir aux besoins d'une immigrée ukrainienne et de son fils en se livrant à des combats de boxe clandestin puis en devenant l'adjoint d'un malfrat local. Avec Le Garçon sur un Cheval au Galop (Chlopiec na Galopujacym Koniu) de Adam Guzinski, également un premier film, présenté hors compétition et que nous n'avons pas vu, la cinématographie polonaise bénéficie donc de forces vives qui bénéficieront de la loi mise en place pour aider la production nationale, loi validée récemment par la Commission européenne.

Mais le festival fut surtout l'occasion de confirmer la très bonne santé du cinéma hongrois, présent dans la quasi-totalité des sections. Bénéficiant depuis deux ans d'une loi que lui envient ses voisins, les jeunes cinéastes hongrois n'ont certes pas attendu cette mise en valeur pour trouver des spectateurs, à la fois dans leur pays mais surtout à l'étranger. Et cette loi n'explique pas à elle seule la formidable liberté de ces metteurs en scène, une liberté qui n'a pas d'équivalent, aujourd'hui, dans le cinéma européen.

Cette montée en puissance se retrouve ainsi dans les résultats des salles Europa Cinemas, où le nombre de films hongrois circulant à l'extérieur de la Hongrie a plus que doublé depuis trois ans. En 2003, Hic (Hukkle), le premier film de György Palfi et Les Harmonies Werckmeister, dernier film en date de Béla Tarr, avaient réalisé un nombre d'entrées encourageant, notamment en France, au Royaume-Uni, aux Pays-Bas, en Allemagne et en Autriche.
En 2004, Kontroll (très grand succès en Hongrie) et Pleasant Days, le premier film de Kornel Mundruczo, venaient s'ajouter à Hic parmi ces films touchant un public à l'étranger.
Et l'année dernière, les salles du réseau ont notamment accueilli, non seulement Kontroll et Hic, toujours présents en haut de la liste des meilleurs films hongrois à l'étranger, mais aussi un premier film d'animation très original, District (Nyocker, de Aron Gauder), la ressortie (en France) de Damnation (Karhozat) de Béla Tarr, ainsi que Fateless de Lajos Koltai (notamment en Allemagne) et Dallas Pashamende de Robert-Adrian Pejo. Pour ne citer que les principaux résultats.

Ce succès se retrouve dans le niveau soutenu de la Semaine du film hongrois de Budapest, qui se tient chaque début d'année et prime en général les films que l'on peut retrouver ensuite dans les festivals internationaux. Situation poussée à l'extrême cette année, puisque les quatre films hongrois vus à Cannes étaient les principaux films primés de la dernière Semaine du film hongrois.

En tête, viennent le second film très attendu de Györgi Palfi, Taxidermia (Un Certain Regard) et le troisième long de Szabolcs Hajdu, White Palms (Fehér tenyér) (Quinzaine des Réalisateurs), qui pourraient trouver un large public à l'étranger, pour des raisons diamétralement opposées.

Le premier, en effet, ne craint pas de choquer en brossant le portrait de trois générations du vingtième siècle en trois parties intitulées Sperme, Salive et Sang, liées par l'obsession du corps. Tout dans la démesure et l'invention visuelle, le film séduira les spectateurs qui sauront dépasser un possible dégoût, à commencer par les français lors de sa distribution en salle, le 23 août.

Au contraire, c'est pour sa retenue et sa sécheresse que White Palms (de Szabolcs Hajdu) gagne à être vu. Un gymnaste hongrois qui arrive au Canada, de nos jours, pour entraîner une équipe de jeunes sportifs, se souvient de ses séances d'entraînement difficiles, au début des années 80 communistes, sous le contrôle d'un professeur sadique (joué par l'acteur roumain Gheorghe Dinica) et de ses parents autoritaires. Le cinéaste, qui s'inspire ici de son histoire familiale (le rôle central est joué par le propre frère du cinéaste, Zoltán Miklós Hajdu, aujourd'hui membre d'une troupe du Cirque du Soleil), privilégie une mise en scène classique sans craindre d'imposer de longues scènes d'entraînement. Ce faisant, le film mêle habilement spectacle (les scènes de compétition) à une réflexion sur la solitude de l'enfance et la valeur de l'accomplissement personnel.

Côté marché du film, on pouvait découvrir l'un des grands succès hongrois de ces derniers mois, Just Sex and Nothing Else (Csak szex és más semmi) de Krisztina Goda, comédie prenant modèle sur Bridget Jones et Sex and the City dans laquelle une jeune dramaturge cherche à tout prix à avoir un enfant. L'humour et la fraîcheur de ce premier long doivent certainement beaucoup à la  personnalité de sa réalisatrice, qui dresse ici un portrait des hommes très drôle et sans concession.

Enfin, la Semaine de la Critique présentait le premier long métrage d'Ágnes Kocsis. Fresh Air (Friss levegö) est une comédie sombre qui rappelle fortement Aki Kaurismaki. Viola nettoie les toilettes publiques d'une station de métro de Budapest et ne retrouve sa fille Angéla que pour regarder une série télévisée. Angéla, un peu rebelle, a honte de sa mère et se rêve créatrice de mode. Sur ce synopsis, la réalisatrice greffe un univers visuel inventif, qui devrait séduire les sélectionneurs et les distributeurs art et essai. Le film vient d'être choisi par Variety dans sa sélection de jeunes talents européens, présentée au prochain festival de Karlovy Vary.

Jean-Baptiste Selliez