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Le Réseau - 13/03/2006

 

Réaffirmation de la primauté de la salle au Festival Premiers Plans d'Angers

 

Le 28 janvier dernier, dans le cadre du festival Premiers Plans d'Angers, quatre exploitants membres du réseau Europa Cinemas sont venus présenter leur activité à un public jeune, occasion de réaffirmer la primauté de la salle de cinéma face aux nouveaux supports. Ceux-ci étaient le sujet d'un second débat, à l'heure où les possibilités de téléchargement menacent la chronologie des médias. Le colloque prenait place après les amendements surprise déposés à l'Assemblée nationale le 21 décembre, lors du débat ouvert par la nécessité de transposer dans la loi française la directive européenne sur les droits d'auteur.

La deuxième partie de ce colloque, menée par Pascal Rogard, Directeur Général de la SACD, aura permis de redéfinir les positions de chaque type d'opérateur lié à la vie du film. En conclusion de ce débat, la Directrice Générale du CNC, Véronique Cayla, a réaffirmé, avec l'ensemble des intervenants, la nécessité de préserver la chronologie des médias. Celle-ci garantit aujourd'hui en France la primauté de la salle sur tous les autres supports d'exploitation. Un film de cinéma ne peut sortir en DVD que 6 mois après sa sortie en salle, avant que les autres supports ne suivent.

Cependant, les débats récents qui ont lieu en Italie et aux USA montrent que l'exclusivité de la salle est loin, aujourd'hui, d'être garantie. En Italie, plusieurs organisations représentatives se sont ainsi élevées contre la volonté d'opérateurs de diffuser les films sur téléphone portable en même temps que la sortie en salle. Aux USA, la sortie simultanée sur tous supports du nouveau film de Steven Soderbergh, Bubble, a jeté un pavé dans la mare. Certes, cette sortie concerne un film plutôt expérimental et à petit budget. Mais d'autres sorties du même type sont d'ores et déjà envisagées, notamment celle du nouveau film de Michael Winterbottom, The Road to Guantanamo, au Royaume-Uni.

Du côté des éditeurs vidéo français, certains aimeraient que le délai soit réduit, notamment pour ne pas avoir à réorchestrer une nouvelle et lourde campagne de communication lors de la sortie du film en DVD. Mais les résultats de certains films, européens notamment, s'opposent à une telle vision. Marie Masmonteil, présidente du Syndicat des Producteurs Indépendants et heureuse productrice pour la société Elzévir Films de Va, Vis et Deviens (Label Europa Cinemas - Panorama 2005), rappelle que le succès du film est en grande partie dû à un bouche à oreille qui a eu le temps de s'imposer. D'autres films, en 2005, ont pu trouver leur public dans la durée : De battre mon cour s'est arrêté ou encore Le Cauchemar de Darwin (Label Europa Cinemas - Giornate degli Autori 2005). La chronologie des médias s'accorde ainsi parfaitement avec le parcours du film de Radu Mihaileanu, qui a connu une forte fréquentation pendant plus de 5 mois. Une sortie plus rapide en DVD aurait limité les entrées du film en salle. Mais Marie Masmonteil s'inquiète surtout, pour le futur, du rôle du distributeur. Si le film de Mihaileanu a pu fonctionner ainsi, c'est bien parce que son distributeur, Les Films du Losange, a assuré un travail de précision. Or, si le film est exploité sur plusieurs supports à la fois, qui pourra assurer le rôle de prescripteur ?

En ce qui concerne Internet, Canal Plus a lancé fin 2005 un service de Vidéo à la Demande (VoD), avant la mise en ouvre de la plateforme de téléchargement de TF1. Dénommé Canal Play, ce service a rencontré un certain succès, démontrant l'existence d'une demande pour l'heure largement insatisfaite. Jean-David Cohen, représentant de la société, a insisté sur la nouvelle vie offerte par de tels services aux films classiques, mais aussi aux films sortis récemment en salle. Au sujet du téléchargement, Michel Gomez a rappelé que l'ARP (Auteurs-Réalisateurs-Producteurs) plaide pour une concertation entre les FAI (Fournisseurs d'Accès à Internet) et l'industrie du cinéma, concertation devant mener à la mise en place d'offres de téléchargement légales. Mais, insiste-t-il, la primauté de la salle est une nécessité pour que le film puisse exister. Une nécessité que Véronique Cayla a tenu à rappeler.

La salle, premier lieu d'existence des films, fut donc au centre de la première table ronde.

Quatre exploitants membres d'Europa Cinemas, qui ont débuté dans les années 70, sont venus présenter à une assistance remarquablement jeune leur cheminement et leur vision du futur. Quatre exploitants qui partagent une même volonté de mettre en valeur le cinéma d'auteur mais qui diffèrent par l'échelle de leur activité.

Très engagés dans leurs choix de programmation, les exploitants des salles Utopia, Anne-Marie Faucon et Michel Malacarnet, ont évoqué les difficultés d'un métier appris sur le tas. Partis très simplement de la volonté de proposer, dans la ville d'Avignon, des films qui n'avaient pas la possibilité d'être vus, ils ont d'abord affronté le mauvais accueil réservé à leur implantation en créant, par exemple, la Gazette, journal local rapidement diffusé à plusieurs dizaines de milliers d'exemplaires. Leur activité, qui s'étend désormais à 5 complexes présents à Avignon, Toulouse, Bordeaux et Saint-Ouen (banlieue parisienne) n'a dégagé de bénéfices qu'au bout de vingt ans.

En Espagne, Enrique Gonzalès Macho est à la fois producteur, distributeur et exploitant avec sa société Alta Films. Celle-ci compte aujourd'hui 160 écrans, parmi lesquels les Cinés Renoir, à la programmation exclusivement composée de films en VO. Enrique Gonzalès Macho ne voulait pas, à l'origine, devenir exploitant. Ayant débuté comme technicien sur les tournages, il est devenu distributeur tout en s'intéressant, dans les années 70, au cinéma de l'Union soviétique. Acheteur de films de l'est, il devient exploitant en Espagne pour pouvoir les projeter, tout en ouvrant une salle à Moscou. Revenu définitivement de Moscou dans les années 90, il se consacre aujourd'hui pleinement à ses activités espagnoles et a lancé récemment une collection de DVD.

Jean-Marie Hermand exploite, avec l'association Les Grignoux, les salles Le Parc et Churchill à Liège, en Belgique. Ces salles ont été créées avec la volonté de proposer un espace de projection aux associations. Il a du lui aussi créer un journal d'informations pour pallier les manques de la presse régionale. Aujourd'hui, il insiste sur la différenciation de ses salles par rapport aux multiplexes et sur l'importance du jeune public. Les actions mises en ouvre pour le public scolaire permettent selon lui d'augmenter de 20 à 30% la fréquentation des salles.

Enfin, Roger Diamantis est venu présenter le Saint-André-des-Arts, haut lieu du Quartier latin et de la cinéphilie parisienne. L'exploitation d'une salle était un rêve d'adolescent, mais il aura attendu d'avoir travaillé vingt ans dans la restauration avant de pouvoir l'ouvrir. La construction de celle-ci ne fut pas de tout repos, mais le premier film programmé, La Salamandre de Alain Tanner, resta à l'affiche une année durant et attira 200 000 spectateurs. Family Life, de Ken Loach, réalisa dans la foulée 150 000 entrées. Aujourd'hui dans sa 35ème année d'exploitation, Roger Diamantis constate que ces chiffres sont devenus irréalisables. Les échecs relatifs dans sa salle de L'Enfant, des frères Dardenne, ou du Filmeur de Alain Cavalier sont selon lui bel et bien le signe que le comportement des cinéphiles parisiens a changé, notamment depuis la mise en place des cartes illimitées. Le Saint-André-des-Arts résiste, dans un quartier qui a vu disparaître nombre de salles mais demeure, avec une quarantaine d'écrans, parmi les plus cinéphiles au monde.

Plus généralement, dans une société où l'offre de films et de supports s'accélère, comment ces salles qui proposent des films d'auteur peuvent-elles se différencier ?

La spécialisation est la réponse la plus évoquée par ces exploitants. Enrique Gonzales Macho, qui est plus inquiet pour les multiplexes que pour son activité - une vision partagée par Michel Malacarnet, qui pointe la baisse des résultats de chaînes de multiplexes ayant choisi de ne s'adresser qu'au public le plus large, à la fois en France et aux USA -, insistait sur la nécessité de spécialiser les salles : certaines de ses salles ne passent que de la VO. Se démarquer passe aussi par des choix importants : il savait que Le Promeneur du champ de Mars, de Robert Guédiguian, ne serait pas un succès. Mais il fallait que ce soit lui, et non un concurrent, qui propose ce film, considéré comme important par une partie du public de ses salles. La coopération avec les distributeurs est également primordiale. Proposer aux distributeurs des avant-première réservées à des spectateurs assidus de ses salles permet selon lui de favoriser le bouche à oreille. 

Michel Malacarnet constate que les films programmés dans ses salles n'existent pas sur Internet, et ne voit donc pas comment le réseau serait un danger pour son activité. Les spectateurs viennent précisément dans les salles Utopia parce que l'exploitant joue le rôle de prescripteur. La salle est, selon lui, un lieu social, et elle le sera d'autant plus que la demande de sens augmente. Avant tout, inscrire la salle de cinéma au centre de la vie locale, en incitant par exemple les spectateurs à faire leurs courses dans des magasins qui lui sont associés, lui semble un moyen de les fidéliser.

Jean-Marie Hermand insiste enfin sur la nécessité de faire de la salle un lieu de rencontre. L'ouverture prochaine d'une salle supplémentaire indique qu'il ne redoute pas non plus une désaffection du public. Il croît aussi aux possibilités offertes par la projection numérique, mais c'est un autre sujet.
Images : Renoir Les Corts à Barcelone (cette page) et projet de nouvelle salle à Liège des Grignoux (home)