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Le Réseau - 26/01/2006

 

Milazim Salihu, Kino ABC, Pristina (Kosovo)

 

Le Kino ABC, à Pristina, est l'unique salle qui exerce actuellement une activité régulière au Kosovo. Milazim Salihu, chef opérateur de profession, en est le directeur depuis son ouverture en 2000. Il est aussi distributeur.
La salle est soutenue par Europa Cinemas depuis 2001 dans le cadre du programme du Ministère français des Affaires étrangères, pour sa programmation de films français et européens. Les incertitudes sur le statut du Kosovo l'empêchent pour l'instant de pouvoir prétendre au soutien d'Eurimages.
L'ABC accueille de nombreux événements culturels, à l'image du Festival du film français, qui s'y tient désormais chaque année. A l'initiative de Pascale Delpech, Attachée de Coopération et d'Action Culturelle, Claude Miller, président d'Europa Cinemas, et Claude-Eric Poiroux, son directeur général, s'y sont rendus à cette occasion en décembre dernier avec l'actrice Lubna Azabal, une visite qui devrait être suivie par des échanges de professionnels français et kosovars.
En dépit des difficultés, la coopération culturelle existe donc bel et bien, mais l'exploitant ne s'en contente pas et se bat pour faire exister sur ses deux écrans les cinémas européens et nationaux, même si la production américaine constitue la majorité des films qu'il projette.
Comment faire exister une culture cinématographique dans une région sous-équipée et à très faible capacité de production ? Réponses concrètes avec Milazim Salihu, venu en France assister notamment aux Journées Unifrance et au Festival Premiers Plans d'Angers.

Comment la salle fonctionne-t-elle aujourd'hui et que vous apporte la collaboration avec les pays européens ?

Le Kosovo compte aujourd'hui une trentaine de salles mais qui tombent en décrépitude. L'ABC est le seul cinéma qui fonctionne de façon régulière et je suis le seul distributeur du pays.
Lorsque nous avons rénové la salle, les Anglais nous ont beaucoup aidé. Elle fonctionne depuis cinq ans, avec pour seul soutien financier celui d'Europa Cinemas. Elle n'est pas soutenue par le Ministère de la culture kosovar, qui dispose d'un budget très réduit.
Le soutien d'Europa Cinemas nous est surtout utile par rapport aux frais de fonctionnement. Il est important lorsqu'on le compare, par exemple, à ce que nous coûte le groupe électrogène. Car les frais de fonctionnement rendent notre entreprise particulièrement difficile. Nous voulions disposer d'un nouvel écran et avons donc rénové une grande salle qui a fonctionné pendant 6 mois. Mais son chauffage était beaucoup trop cher. Nous nous sommes donc contentés de rénover une salle plus petite dans le même bâtiment. L'ABC comprend aujourd'hui deux écrans en deux lieux distincts. 
En collaboration avec les représentations diplomatiques des pays européens, nous organisons des événements ponctuels consacrés aux cinématographies européennes, notamment française et allemande. Le festival du film français a lieu chaque année en décembre. En avril prochain, nous organiserons une semaine du film britannique avec le British Council. Nous essayons aussi de monter des événements avec les Grecs et les Italiens. En partenariat avec le festival One World (Jeden Svet) de Prague, un festival de films documentaires consacré aux Droits de l'homme a lieu dans la salle, en septembre. Tous ces festivals sont très importants, car ils sont l'occasion de diffuser des cinématographies que je ne pourrais pas présenter dans le cadre d'une distribution classique.
J'aimerais en outre créer un festival de films européens, comme ceux qui ont lieu à Belgrade et Skopje. Le festival voyagerait à Tirana. Soulignons que la population qui parle albanais est assez importante dans la région : entre le Kosovo, l'Albanie et la Macédoine, ce sont environ 7 millions de personnes qui parlent la langue et constituent donc un marché pour les films sous-titrés en albanais.

Quelle place occupe aujourd'hui la production locale dans votre programmation et plus généralement, au-delà des manifestations culturelles, de quoi se compose-t-elle ?

La situation des salles est difficile dans toute la région, ainsi que pour la production de films. Quant au cinéma européen, il fonctionne un peu en Serbie, mais guère dans les autres pays.
A l'ABC, nous projetons désormais des films bosniaques et croates. Nous projetons deux ou trois films albanais par an, ainsi que des films européens qui traitent de sujets liés à l'Albanie. Mais les films américains constituent le plus gros de notre programmation car ce sont les plus faciles à obtenir. Les copies viennent de sociétés de distribution de Zagreb et Belgrade, qui ont les droits pour toute la région. Et pour le marketing, je travaille avec les Albanais.
Concernant les films européens, j'ai du mal à en obtenir car ils me reviennent plus chers que les films américains et réalisent moins d'entrées. Les tarifs demandés par les exportateurs français me disqualifient d'emblée : ils demandent un minimum garanti plus élevé que celui des films américains, et le film atteindra très difficilement un nombre d'entrées me permettant de rembourser cet investissement. Les relations sont un peu plus faciles avec les exportateurs allemands mais les négociations restent très longues. Alors que pour les distributeurs de films américains, je suis approvisionné régulièrement et leur reverse une part des entrées, en l'occurrence 40%.
Pour l'instant, je ne peux pas acheter les droits des films pour l'exploitation en DVD et à la télévision, ce qui limite aussi mon champ d'action.
Surtout, la salle subit une chute de fréquentation très importante. En 2000-2001, elle attirait entre 80 et 100 000 spectateurs par an, avec un seul écran. Avec deux écrans, la fréquentation est aujourd'hui de 45 000 entrées. Cette chute est indéniablement liée au boom du piratage, qui a malheureusement été favorisé par la présence internationale dans le pays. La loi sur le piratage est passée au parlement, mais elle n'est concrètement pas appliquée.

Où en est la production nationale ?

Pendant les années 90, aucun projet n'a vu le jour. Les jeunes réalisateurs actuels manquent donc cruellement d'expérience. Je suis très impliqué dans la production et je constate que plusieurs projets sont aujourd'hui en attente, surtout de réalisateurs qui ont déjà tourné un ou deux films dans les années 80. Une seule société est cependant parvenue à terminer un film kosovar, Kukumi de Isa Qosja, en coproduction avec des Croates. Le film a remporté le prix spécial du jury au festival de Sarajevo. Il a les qualités pour voyager dans la région, mais il n'est pas encore acheté.
Pour favoriser l'éclosion des jeunes cinéastes, j'aimerais proposer, par exemple tous les deux mois, la découverte d'un auteur européen. Celui-ci viendrait rencontrer les jeunes réalisateurs kosovars. Mais je n'ai pas encore de budget pour cela. J'aimerais aussi inviter la réalisatrice roumaine Ruxandra Zenide, dont j'avais vu le premier film, Ryna, au festival de Sarajevo.
L'échange avec nos voisins est primordial. J'essaie de nouer des relations avec des festivals qui montrent des films d'école, des courts-métrages, mais c'est assez difficile.

Pourquoi ces difficultés à nouer des relations avec des organisations situées à l'étranger ?

La question du statut du Kosovo m'empêche très concrètement de me déplacer. J'ai un passeport, mais tout déplacement est un problème et les démarches pour obtenir des visas sont toujours très complexes. Seuls les Suisses et les Allemands délivrent des visas à Pristina même, sinon je dois toujours me déplacer à Skopje. Par exemple, je voulais aller à la conférence Europa Cinemas qui avait lieu à Budapest, mais malgré plusieurs allers-retours à Skopje, je n'ai jamais obtenu l'autorisation nécessaire. Je vais au festival de Sarajevo et participe à leur projet CineLink, qui met en relation des professionnels de la région, mais j'aimerais aussi me rendre aux festivals qui ont lieu en Turquie, en Roumanie ou en Bulgarie. Mais c'est beaucoup trop compliqué.

Site Internet : www.kinoabc.info

Entretien réalisé par Marketa Colin-Hodouskova et Jean-Baptiste Selliez, janvier 2006