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Le Réseau - 07/08/2014

 

Le Cinéma des Enfants de l’Année en Suède: entretien avec Jens Lanestrand et Louise Leghammar

 

Jens Lanestrand est le directeur de Biografcentralen, une association qui rassemble les cinémas art et essai en Suède et qui a inauguré l’année dernière un concours appelée Le Cinema des Enfants de l’Année (Arets Barnbio). En découvrant que les trois finalistes de l’édition précédente étaient tous membres d’Europa Cinemas, nous avons voulu en savoir plus sur cette initiative. Jens est rejoint pour l’entretien par Louise Leghammar, qui dirige le cinéma Röda Kvarn à Helsingborg, gagnant de l’édition 2014 de Arets Barnbio.

1. Arts Barnbio a célébré cette année sa seconde édition. Comment fonctionne cette compétition et qui peut y participer ?

Jens : Tout d’abord, le public propose son cinéma favori sur notre site  www.barnbio.se . Un jury composé d’un réalisateur de film, un directeur de la photographie et un conseiller régional pour le cinéma sélectionne les trois meilleures salles parmi les propositions, que nous examinons ensuite plus en détail à travers leurs résultats statistiques et un entretien individuel. Les trois cinémas nommés reçoivent un diplôme qu’ils peuvent accrocher dans leur hall d’entrée, et le gagnant est dévoilé pendant la soirée de clôture du Festival BUFF à Malmö. Le prix de 15 000 SEK (1650 Euros) est octroyé au cinéma qui a su programmer des films art et essai pour les jeunes avec succès et faisant preuve d’innovation. Nous encourageons le gagnant à utiliser le prix pour visiter des cinémas qui ont reçu le Prix Europa Cinemas pour la Meilleure Action Jeune Public et s’inspirer de leurs projets.

2. Qui est derrière le projet et comment l’idée vous est-elle venue ?

Jens : L’idée m’est venue en réalisant que les cinémas qui projettent des films arthouse pour les jeunes ont besoin de plus d’appréciation et de reconnaissance pour ce qu’ils font. En général les cinémas indépendants en Suède font un bon travail, mais la concurrence des multiplexes dont la programmation est basée sur des animations américaines à gros budget reste rude. Un prix peut à la fois encourager les cinémas à être plus créatifs pour être nommés et générer de la couverture média positive pour les finalistes.

Après avoir décidé de passer à la mise en œuvre, j’ai contacté trois organisations importantes dans l’industrie suédoise du film: l’Association des Réalisateurs Suédois, La société suédoise des directeurs de la photographie et l’Association des Fonds régionaux de Film. Elles ont rejoint le projet avec enthousiasme et ont financé  le prix Nous collaborons aussi avec le Festival BUFF, un acteur important dans le paysage du cinéma alternatif pour les enfants en Suède.

3. Louise, votre cinéma Röda Kvarn est le gagnant de la compétition en 2014, mais vous étiez aussi parmi les finalistes en 2013. Est-ce que ça a eu un impact sur votre travail envers le jeune public ?

2014_arets barnbio

Louise : Cela représente une preuve claire pour nos jeunes spectateurs que nous le prenons très au sérieux. Un prix comme celui-ci est évidemment utile aussi pour nos demandes de financement, auprès des autorités locales par exemple. Il augmente notre crédibilité. En somme, c’est clairement la reconnaissance d’un effort qu’on a déployé sur une longue période de temps, et une motivation pour continuer !

4. En ce qui vous concerne, quel est le plus grand défi pour attirer le jeune public dans un cinéma art et essai ? Comment essayez-vous de le dépasser ? 

Louise : Le défi auquel nous nous confrontons est de convaincre le jeune public de ne pas choisir automatiquement les blockbusters. Notre stratégie principale et de coopérer avec d’autres institutions dans notre ville qui s’adressent aux enfants, dans le but de leur offrir une expérience qui dépasse une simple projection, et en même temps attirer plus de public en mettant en commun nos efforts de marketing. Par exemple, le département culturel de la municipalité et la bibliothèque locale sont deux de nos partenaires. Nous nous efforçons également de participer aux festivals de notre ville, pour que des nouveaux visiteurs puissent nous découvrir.

Nous prêtons une attention particulière aux tous petits. Être responsables d’offrir à un enfant de 2 ans et demi sa toute première expérience au cinéma – un souvenir qu’il va garder gravé en mémoire – nous touche particulièrement. Quand ils nous rendent visite, les petits peuvent accéder directement à la caisse grâce à un tabouret, ainsi nous pouvons leur parler directement, leur donner le billet et, évidemment, leur permettre de choisir leur friandises préférées. Ils sont nos invités spéciaux, les stars de la soirée. Ainsi, quand ils seront plus grands, ils reviendront par eux-mêmes !

5. En général, quelles sont les difficultés d’accès aux films Européens de qualité pour le jeune public sur le marché suédois ?

Jens : Je dirai que la situation est effectivement assez difficile. Il y a un manque des films pour les enfants de 7-13 ans, surtout des longs-métrages. C’est le cas pour les films européens, mais aussi pour les suédois. Deux ou trois distributeurs sortent des films européens pour le jeune public en Suède mais c’est rarement rentable du point de vue de l’investissement. D’autre part, les cinémas ont du mal à attirer et à fidéliser un public avec 1-2 titres/année. C’est une spirale descendante.

Pour essayer d’améliorer la situation, nous avons commencé chez Biografcentralen à développer une activité de distribution à faible budget pour des films art et essai adressé aux jeunes, en partenariat avec le Festival BUFF. Nous prenons 2-3 titres à chaque festival et nous les rendrons disponibles pour des projections institutionnelles ou gratuites dans les cinémas en Suède. Je pense que sur cette question une action plus importante de la part d’Europa Cinemas serait la bienvenue – pourquoi pas un Label Europa Cinemas pour les films destinés au jeune public ?

6. Existe-t-il des dispositifs nationaux d’éducation à l’image en Suède? Si oui, à quel point sont-ils populaires parmi les exploitants, mais aussi parmi les jeunes spectateurs ?

Jens : L’Institut du Film Suédois met à disposition des supports pédagogiques variés, pour des films art et essai comme pour les films mainstream, que les enseignants peuvent télécharger gratuitement. Cependant, le travail concret est fait au niveau local. De manière générale, il y a eu un déclin dans les séances scolaires sur les 5 dernières années et je pense que des mesures pourraient être prises au niveau national pour renouveler l’offre et encourager les écoles à visiter le cinéma plus souvent.

Louise : Au niveau local, la réalité diffère. La municipalité de Helsingborg emploie une personne dédiée exclusivement aux séances scolaires et celles-ci sont populaires parmi les enseignants. Malheureusement notre cinéma n’a pas assez d’écrans, car il faut plus de trois écrans en simultané pour ces projections, et du coup la municipalité a choisi le plus grand cinéma de la ville pour les séances scolaires. Par conséquent, je peux seulement espérer d’attirer les jeunes dans leur temps libre -  le soir et en weekend. Ce n’est pas une tâche facile, mais c’est très motivant. C’est un défi et j’aime ça. Mais il serait évidemment beaucoup plus facile d’avoir un public nombreux si je pouvais cibler les enseignants directement.

7. A part la compétition, vous organisez aussi une conférence dédiée aux échanges des meilleures pratiques dans le domaine des activités pour le jeune public en Suède. Quels sont d’après vous ses résultats concrets ? 

Jens : Biografcentralen souhaite inspirer et aider les exploitants à développer et améliorer leur offre pour les enfants. L’année dernière nous avons organisé la première conférence sur le jeune public à Elektra, Västerås, le gagnant Arets Barnbio 2013. Nous avons été surpris par l’intérêt que cette conférence a suscité : plus de 30 participants et une demi-journée qui s’est avéré bien trop courte. Cette année en juin nous avons tenu la deuxième conférence, chez Röda Kvarn, sur une journée entière. A part l’échange des meilleures pratiques, nous nous efforçons aussi de créer des nouvelles collaborations concrètes et de pousser les exploitants à penser de manière innovante et à aller au-delà de leur zone de confort.

Plusieurs idées sont sorties des différents ateliers, de fêtes pour les enfants dans le cinéma à ouvrir l’espace pour des activités récréatives pendant les après-midis. Les exploitants sont des bons entrepreneurs ; le problème est de trouver le temps et les ressources pour passer de l’idée à l’action. Nous nous sommes mis d’accord à la fin de la conférence de continuer à nous rencontrer, de nous fixer des objectifs toujours plus ambitieux et d’intensifiant notre collaboration. C’est très utile pour les exploitants de s’écouter les uns les autres et de voir que ce n’est pas seulement leur cinéma qui a du mal à attirer le jeune public.

Photo 1: Un jeune spectateur à la caisse du cinéma Röda Kvarn
Photo 2: Jens Lanestrand avec les représentants de Röda Kvarn Helsingborg lors de la remise du prix

 

Entretien réalisé  par Ioana Dragomirescu.