News / Le Réseau

 

Le Réseau - 09/06/2011

 

Intervention de Claude-Eric Poiroux devant le Parlement européen

 

La numérisation, élément clé pour améliorer l'accès, la distribution et la promotion des œuvres audiovisuelles (Commission Culture/Education le 13 Juillet 2011)

 
 " Je voudrais en préambule dire combien nous apprécions le rapport de M.Piotr Borys. Nous espérons que ses principales conclusions et recommandations seront reprises rapidement par le Parlement et la Commission.

Je souhaiterais dans mon intervention souligner 4 points principaux:

1 – La nécessité de s'équiper en numérique
2 – L'urgence de s'équiper
3 – L'inégalité des salles de cinéma face au numérique
4 – Les bénéfices du numérique pour l'éducation à l'image et le cinéma européen en salle

1 – L'intérêt et la nécessité de s'équiper en numérique

- L'intérêt pour l’ensemble de la filière. Après le son, les effets spéciaux, la postproduction et le tournage lui-même, la projection devient numérique et remplace rapidement dans les cabines les appareils 35mm, format inventé il y a un siècle et qui est devenu le vecteur universel de la circulation des films dans le monde. Il y a donc nécessité d'un nouveau standard unique, de serveurs et projecteurs performants et sécurisés, conformes aux normes internationales validées par l'ensemble des professionnels. En matière de technologie et de sécurisation des contenus, les choses sont aujourd’hui plutôt bien engagées avec les spécifications DCI.

- L'intérêt pour le spectateur. Le spectateur de cinéma est de plus en plus exigeant, étant donné l'équipement sophistiqué qu'il utilise à la maison. La projection numérique en salle lui apporte la sécurité de voir sur de grands écrans une excellente image sans dégradation sur toute la durée de la vie d'un film. Elle lui donne également accès à la 3D qui offre une dimension nouvelle à la vision des films documentaires, de fiction ou d'animation. Après James Cameron, Wim Wenders ou Werner Herzog, de nombreux cinéastes européens s'intéressent au relief. Bernardo Bertolucci a annoncé à Cannes qu’il préparait un film en 3D.

- L'intérêt pour le distributeur et l'exploitant. L’exploitant pourra recevoir les films sur des supports légers ou des formats dématérialisés. Finis les transports, stockage, montage, démontage, détérioration de copies de plusieurs dizaines de kilos. Il pourra diversifier sa programmation de films et élargir son offre à des contenus culturels autres que le film, projeter en direct des opéras ou des concerts. Les délais de diffusion des films pourront être raccourcis. Enfin l’exploitant de salle conservera dans sa "librairie" numérique des titres de films qu'il pourra reprogrammer en version originale ou en version doublée à la demande du public, notamment scolaire et étudiant.

2 – L'urgence de s'équiper

En très peu d'années, tout un secteur du cinéma s'est équipé en numérique, aux Etats-Unis, en Europe ou en Chine. Les salles existantes ont ainsi abandonné les appareils 35mm et adopté cette nouvelle technologie. Les nouvelles salles qui se construisent optent directement pour le numérique sans passer par la case 35mm.
C'est maintenant quasiment la norme adoptée par tous les multiplexes du monde entier. L'Europe offre dans l'ensemble de ses cinémas mainstream des écrans numériques pour tous les films 3D, et leurs propriétaires demandent dorénavant aux distributeurs des copies numériques pour tous les autres films. Pour éviter de doubler leurs coûts de sortie, les distributeurs sont évidemment désireux d’offrir au plus vite des supports numériques qui sont 5 à 10 fois moins chers que les copies pellicule.
Une salle qui aujourd'hui se limiterait au 35mm, prend le risque de fermer dans les prochains mois, en n'étant plus alimentée par des distributeurs qui auront abandonné la pellicule. Pour toutes ces raisons, techniques et économiques, l'ensemble du secteur cherche à accélérer cette coûteuse mutation. Les retardataires seront lourdement pénalisés. Ils risquent de se retrouver hors-jeu.

3 – L'inégalité des salles de cinéma face au numérique

En Europe, les 1130 multiplexes représentent 35% des écrans. Leur équipement en numérique, est très avancé. Qu'en est-il des autres salles?
La situation est contrastée.
Dans les établissements de première sortie, souvent des multisalles de plusieurs écrans et qui sont établies dans une dizaine de grands pays ou de grands marchés européens, les exploitants peuvent, directement ou indirectement, grâce à des tiers, obtenir de la part des distributeurs des contributions financières prélevées sur les économies des copies. Ce système de Virtual Print Fee (VPF) est une solution qui se généralise et qui permet ainsi au secteur de s'autofinancer, puisque les économies des uns financent les investissements des autres. La moitié des 815 salles du réseau Europa Cinemas entrent dans ce cas de figure et s'équipent progressivement. 30% des salles du réseau sont à ce jour équipées en 2K.
Malheureusement, en Europe, il existe beaucoup de petits marchés, où le nombre de copies en circulation est très insuffisant pour financer l'équipement des salles qui revient, je le rappelle, à 80.000 euros l'unité.
Par ailleurs, il existe beaucoup de petites salles d'un ou deux écrans, qui font la richesse de multiples villes petites et moyennes en Europe, mais qui n'ont ni les moyens propres ni les compensations des distributeurs pour s'équiper.
Le danger, c'est de les voir définitivement disparaître d'un marché où elles ont pourtant leur raison d'être, et d'une vie sociale à laquelle elles contribuent fortement. Sauf si des moyens publics, européens, nationaux ou régionaux viennent compléter les ressources du marché.
Dans le réseau Europa Cinemas, qui réunit plus de 2000 écrans à programmation majoritairement européenne, nous pourrions ainsi voir disparaître quelques centaines d'établissements qui illustrent aujourd'hui la diversité du cinéma européen au plus près des habitants de notre continent.
C'est pourquoi nous insistons sur l'urgence et la nécessité, d'aider ces salles à s'équiper et à poursuivre leur mission culturelle et sociale.
Certains pays, comme la France, la Norvège, les Pays-Bas et la Grande-Bretagne, ont déjà mis en application des mesures de mutualisation. D'autres apportent des soutiens complémentaires à certains types d'exploitation. Ces initiatives sont aujourd'hui malheureusement insuffisantes ou inégalement réparties en Europe et laissent dans le besoin beaucoup de salles qui ont pourtant une histoire, une reconnaissance et une légitimité. Le Programme MEDIA, mais aussi les fonds structurels régionaux, le FEDER, sont déjà en mesure de s'investir à leurs côtés. Ceux-ci ont par exemple été utilisés pour un réseau de salles dans la région de Malopolska, en Pologne. Mais, je le souligne, attention aux délais de mise en œuvre ! Il y a urgence sur le terrain.

4 – Les bénéfices du numérique pour l'éducation à l'image et le cinéma européen en salle

La projection numérique offre aux salles la chance de diversifier leur offre cinématographique. Le coût allégé de sortie des films, les multiples possibilités de sous-titrage et de doublage, le raccourcissement des délais d’accès aux films, offrent aux exportateurs et aux distributeurs, des ouvertures qu'ils n'avaient pas, notamment sur les petits marchés. Plus de films produits en Europe pourront circuler dans de meilleures conditions dans les salles européennes. C'est une opportunité qu'il faut saisir comme un atout supplémentaire pour les salles de cinéma d'accroître leur attractivité et pour les films européens d'atteindre plus profondément son public. N’oublions pas que la diversité est un élément essentiel de l’image des salles indépendantes.
Sans compter que cette transformation historique dans nos cabines va de pair avec l'évolution accélérée de nos moyens de promotion. Les salles, notamment dans notre réseau, ont déjà saisi leur chance en utilisant tout ce qui aujourd'hui provient de cette révolution numérique, à savoir la communication par internet, les blogs, les réseaux sociaux. Cette aventure technologique et interactive est également une formidable opportunité pour nos salles de jouer un rôle d'éducation à l'image auprès du jeune public. Sensibiliser les enfants, les adolescents et les jeunes au langage des images qui les environne, c'est leur donner du goût pour préférer les films européens, ceux que l'on découvre et honore chaque année dans les plus grands festivals du monde.
Nous avons en Europe des cinéastes d'immense talent et de grande renommée. Nous avons aussi un parc de salles et des exploitants exceptionnels. Le numérique doit valoriser les uns et les autres, et faire de la salle de cinéma ce qu'elle a toujours été et restera, à savoir un lieu unique et prestigieux de rencontre et de culture accessible à tous les publics et à tous les films. "

Claude-Eric Poiroux

(Voir le texte en pdf)

_____________________________

Images: Pina 3D