News / Le Réseau

 

Le Réseau - 17/03/2005

 

Focus Pologne: Le Kino Amok à Gliwice

 

Après un entretien avec Ivo Andrle du cinéma Aero de Prague, nous présentons ici un autre point de vue sur l'exploitation dans ces pays qui viennent d'entrer dans l'Union européenne en donnant cette fois la parole à une exploitante polonaise. 
Le Kino Amok, membre d'Europa Cinemas depuis deux ans, est situé à Gliwice, une ville de 200 000 habitants du sud de la Pologne. Cinéma à écran unique de 180 fauteuils, la salle réalise environ 25 000 entrées par an.
Nous avons interrogé Urszula Biel, son exploitante, sur la place qu'occupe sa salle dans la vie de sa ville et plus généralement dans le paysage de l'exploitation en Pologne, marqué par une très forte hausse des entrées en 2004.
En Pologne, 15 salles de cinéma sont membres du réseau Europa Cinemas, soutenues par le programme MEDIA de l'Union européenne. Elles représentent 25 écrans. 

Europa Cinemas : Que représente votre salle dans la vie culturelle de Gliwice ?

Urszula Biel : Le cinéma Amok a été créé en 1992. Il a été pensé dès le début comme un cinéma art et essai. Vu les difficultés que la salle a continuellement rencontrées, son existence est selon moi un grand succès. Le début des années 90 a en effet été une période de transformation radicale de l'économie du pays, ce qui s'est traduit pour les salles par la fermeture de nombre d'entre elles. Pour cette raison, l'idée d'ouvrir une nouvelle salle de cinéma paraissait stupide. Nous avions décidé que nous fermerions la salle si le succès n'était pas au rendez-vous au bout de 6 mois. Malgré tout, ça a marché, même si, pendant longtemps, de nombreuses personnes - surtout des personnalités officielles locales, car le cinéma est géré par une institution financée par les autorités locales - se demandaient : à quoi ça nous sert, un cinéma de plus ?
Désormais, tout le monde nous associe avec la nécessité d'une offre diversifiée de culture dans la ville. Même la vendeuse de l'épicerie dans laquelle je fais mes courses dit que nous passons des films « artistiques ».
Notre défi actuel est dû aux multiplexes, qui croissent rapidement dans tout le pays. Pour l'instant, le multiplexe le plus proche de nous se trouve à 15km mais un multiplexe devrait être construit près de nous très bientôt. Cependant, il est clair que, parmi les trois cinémas de Gliwice, nous avons les meilleures chances de parvenir à coexister avec ce multiplexe. Les spectateurs qui se rendent dans les autres cinémas commerciaux de la ville ont été les premiers à se rendre au multiplexe, alors que nos spectateurs sont plus fidèles. Notre public est composé principalement de personnes cultivées, parmi lesquelles beaucoup sont des étudiants ou ont fait des études supérieures.

Quelles sont vos relations avec les distributeurs ?

Elles sont satisfaisantes. Nous coopérons avec tous les distributeurs, nous ne sommes liés à aucun d'entre eux par des contrats d'exclusivité, même si, bien sûr, nous sommes plus souvent en contact avec les distributeurs dont une partie de l'offre est consacrée aux films artistiques. Malheureusement, nous sommes aussi pénalisés par une donnée très désavantageuse du marché polonais : presque tous les films, dont les films artistiques, polonais et européens, sont d'abord programmés dans les multiplexes pour être ensuite programmés dans les cinémas traditionnels.

Selon les chiffres les plus récents, la Pologne est le pays européen qui a enregistré en 2004 la plus forte hausse des entrées (+40%). Est-ce que l'activité de votre cinéma connaît cette croissance ?

Malheureusement, cette importante hausse des entrées ne nous concerne pas, car elle est le fait de quelques grands succès commerciaux que nous ne projetons pas. Le nombre d'entrées par habitant est très faible en Pologne (0,7 par an). Ainsi, si le spectateur lambda va voir un de ces grands succès, il est perdu pour nous. Paradoxalement, nous sommes en meilleure position quand il n'y a pas de gros film sur le marché : nous n'obtenons jamais ces films lors de leur sortie et, un mois ou deux après la sortie, il est peu probable que les gens viennent les voir dans notre salle - nous avons déjà fait l'expérience de cette situation.

Vous n'avez pas de projecteur numérique. Aimeriez-vous en avoir un et comment l'utiliseriez-vous ? Existe-t-il des mesures de soutien à cet équipement en Pologne ?

Je n'ai jamais entendu parler d'initiative du gouvernement pour aider au financement de cet achat, de même que le gouvernement ne soutient pas les salles de cinéma. J'aimerais beaucoup disposer d'un tel projecteur. Alors je pourrais réaliser mes rêves de programmation, c'est-à-dire :

  • avoir accès aux films du monde, aux classiques notamment, pratiquement inexistants en Pologne ;
  • pouvoir passer les films dont les droits cessent au bout de 3 à 5 ans, ce qui nous empêche de pouvoir les programmer lors de rétrospectives consacrées à un acteur ou à un réalisateur.

Le cinéma numérique nous permettrait de nous rendre indépendant du transport traditionnel des films.

De nombreux films polonais récents ont été projetés en France dans le cadre de Nova Polska, une saison polonaise en France. La plupart de ces films n'ont jamais été distribués hors de Pologne. Quels films polonais aimeriez-vous recommander aux exploitants européens ?

L'absence du cinéma polonais des salles européennes et du monde est un problème qui nous attriste. Je pense que Czesc Tereska, Symetria et Pregi seraient les mieux placés [pour être projetés à l'étranger]. Le succès, relatif, de Pregi, de Wesele et de Edi est un vrai motif de satisfaction.

Pensez-vous qu'il y a aujourd'hui une nouvelle vague de jeunes réalisateurs en Pologne ?

Je serais très prudente avant d'en arriver à cette conclusion. Il est vrai que nous serions tous heureux de constater l'arrivée d'une nouvelle « Ecole polonaise », ou de plusieurs films qui apporteraient après coup un commentaire sur notre réalité - assombrie par l'ancien système politique. Cependant, la voix de ces artistes [ceux qui faisaient des films sous le régime communiste] était libre et était le produit d'une expression artistique indépendante ; alors qu'aujourd'hui la réalisation de certains scénarios est un effet de conditions économiques difficiles et du manque de règles sur le financement des films. Du coup, l'argent va à ceux qui proposent un film contemporain au budget modeste, avec un nombre restreint de personnages. Peut-être que ces priorités sont dictées par la volonté de se référer à la magnifique tradition de notre cinéma. Mais ces films ne sont pas le produit d'un impératif créatif. 

Pourriez-vous nous dire un mot sur le projet de loi actuel, selon lequel, entre autres, 2% des revenus des exploitants seraient redistribués au profit de la production nationale?

2% de retenue pour la production de films est une idée qui semble très généreuse. Mais, en tant que responsable d'un petit cinéma art et essai plutôt pauvre, j'éprouve des sentiments contradictoires. Les réalisateurs profiteront certainement de cette mesure, mais moi-même en profiterai-je ? J'aimerais au moins être certaine que je pourrai passer ce film dans un délai raisonnable, et pas seulement après un multiplexe qui s'accaparera mon public potentiel.

Site Internet : www.amok.gliwice.pl 
 
Propos recueillis par Jean-Baptiste Selliez et traduits de l'anglais, mars 2005