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Le Réseau - 28/05/2014

 

Entretien avec Xavier Pattaroni, exploitant des salles Cinemotion, Suisse.

 

A l’issue du festival de Cannes, un jury composé de 4 exploitants du réseau a decerné le Label Europa Cinemas au film LES COMBATTANTS de Thomas Cailley présenté à la Quinzaine des réalisateurs. Xavier Pattaroni, programmateur des salles Cinemotion en Suisse en a fait partie.

1. Pouvez-vous nous parler de votre expérience de programmateur à Cinemotion et de vos différentes implications dans le milieu cinématographique ?

Je suis tombé dans la « marmite cinématographique » lors des mes études à l’université de Fribourg. Avant cette période, j’allais de temps en temps au cinéma mais n’étais pas un cinéphile assidu. A l’université, je me suis impliqué dans le Ciné Club Universitaire et c’est ainsi que j’ai fait la connaissance du propriétaire des salles de Fribourg, Marc Salafa. Nous nous sommes très bien entendus et il m’a proposé, à la fin de mes études, de travailler pour lui. Dès lors, j’ai repris la programmation… et cela dure depuis 17 ans !

Mon domaine principal d’activité est la programmation et tout ce qui s’y rattache (communication, promotion, séances spéciales, etc.). Nous sommes une petite équipe polyvalente (3 personnes) au sein de l’administration avec laquelle nous échangeons beaucoup.

Par ailleurs, je suis impliqué au sein de différentes associations cinématographiques, sur le plan régional (Association des cinémas romands ACR) ou national (Association Cinématographique suisse ACS, FOCAL, etc.).

Je suis également actif au sein d’une association, CinéBrunch Regards d’Ailleurs, qui propose depuis 17 ans au public de la région de Fribourg, des séances à « forte valeur ajoutée » un dimanche par mois, le film proposé est suivi d’un brunch offert au public, sans majoration de prix !

2. Comment choisissez-vous de placer les films dans les différentes salles ? L'identité bilingue de la ville de Fribourg a-t-il un impact sur la programmation?

L’ensemble de nos écrans sont membres du réseau Europa Cinemas, mais la programmation des salles de Fribourg diffère de celle de Bulle et Payerne, où nous avons une programmation plus généraliste.

A Fribourg, Cinemotion a été pendant de longues années le seul exploitant. Nous n’avons jamais tiré profit de cette situation confortable, veillant à choyer tous les publics au niveau de la programmation. Mais  nous avons réussi ainsi à cultiver un terreau cinéphile, initiative qui s’est avérée payante. Suite à l’arrivée d’un multiplexe concurrent de 10 écrans en octobre 2007, nous avons fait le pari de nous concentrer sur les films d’auteurs et la version originale. Nous souhaitons être des « passeurs d’émotions » et non pas juste des montreurs de films. Cela ne s’est pas fait sans mal, nous avons dû fermer des écrans, le potentiel « art & essai » d’une ville comme Fribourg ayant ses limites. Aujourd’hui, avec nos 3 écrans du Rex, nous avons parfois une marge de manœuvre plus restreinte pour la programmation films, mais l’expérience nous a appris qu’il ne suffit pas de multiplier les écrans pour que les spectateurs suivent…

Le fait que Fribourg soit bilingue est certainement une chance pour nous, les germanophones étant plus friands de versions originales (même si cela s’est atténué les dernières années) que les romands. Notre programmation touche ainsi les cinéphiles (romands et alémaniques) et les germanophones impatients.  Les dates de sortie en Suisse varient selon les différentes zones linguistiques, ce qui peut être un avantage (BLUE JASMINE est sorti, par exemple, bien plus vite à Fribourg qu’à Bern, ce qui m’a permis d’attirer quelques impatients), mais la règle inverse prévaut également… J’essaie également d’obtenir les films français avec des sous-titres allemands, mais ce n’est pas toujours techniquement faisable si la traduction n’est pas prête au moment de la sortie dans mes salles. A ce sujet, je dois me battre de temps en temps avec les distributeurs pour avoir des versions originales sous-titrées dans les 2 langues (français-allemand). A l’époque du 35mm, le sous-titrage se faisait pour des raisons techniques d’office dans les 2 langues ; à l’heure du numérique, les distributeurs fournissent  des fichiers DCP seulement avec un sous-titrage, ce qui n’est pas idéal pour une ville bilingue. On privilégie à ce moment-là le sous-titrage français, les germanophones (minoritaires) maniant mieux le français que les francophones l’allemand.

3. Avez-vous déjà été membre d'un jury auparavant ? Qu'avez-vous pensé de votre rôle de juré pour le Label Europa Cinemas?

C'était une première expérience... et elle fut fort plaisante. C'était intéressant d'évaluer des films, chaque membre le faisant avec son regard et des attentes influencées par sa perception du cinéma et de son marché local. Les quelques discussions que nous avons menées ensemble furent l'occasion de mieux connaître nos réalités quotidiennes respectives et de constater que nous avions les mêmes envies de défendre des films, en les accompagnant au mieux lors de leurs sorties en salles.

4. Que pensez-vous de la non ré-adhésion de la Suisse au programme MEDIA cette année ?

La démocratie directe en Suisse comporte sa part de risques et il était clair que le signal donné à l’Europe par la votation du 9 février dernier allait susciter des réactions. Je trouve cependant que l’aspect politique (« punir » la Suisse) ne devrait pas reléguer au dernier plan les intérêts culturels réciproques.

Si, en tant qu’exploitant, les répercussions devraient être dans un premier temps moindres (baisse du soutien financier mais maintien du réseau via le programme Eurimages), le danger est plus important en termes de production et de distribution. Les coproductions vont êtres plus compliquées, la Suisse étant un partenaire moins intéressant et les réalisateurs suisses auront peut-être plus de peine à monter des projets transfrontaliers. On perdra ainsi le partage des expériences, les réseaux, etc.

Pour les distributeurs, il y aura moins d’aides à la distribution de films européens en Suisse et donc certainement moins de prises de risques. A terme, la visibilité des films européens dans les salles suisses pourrait être amenée à diminuer. D’où ma réflexion préalable : ne mettons pas les intérêts culturels au dernier plan.

La Suisse s’est fait exclure de  Creative Europe (MEDIA), on peut certes essayer de palier en multipliant les négociations et accords bilatéraux, mais le mieux serait de trouver un accord global rapidement !

Entretien réalisé par Flora Anavi