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Le Réseau - 04/12/2012

 

Entretien avec Laurent Dutoit, Genève

 

Laurent Dutoit est distributeur de films en Suisse avec la société Agora Films et programmateur de plusieurs salles à Genève Les Scala, Le City, Le Bio, toutes trois membres du réseau, et du cinéma Nord-Sud. Laurent Dutoit  nous parle ici de  la spécificité de son métier de programmateur et de distributeur dans un pays plurilingue. Un métier qui aujourd’hui fait face à des évolutions techniques majeures : le numérique, les  plateformes VOD…

Pouvez-vous me parler de votre métier de programmateur à Genève ? Quels sont vos concurrents ?

La ville de Genève est largement dominée par Pathé qui exploite 23 salles réparties sur trois sites et représente 84% du marché. Les cinémas indépendants que je programme (7 salles sur 4 sites) se partagent les 16% de part de marché restants. Si bon nombre de cinémas indépendants ont dû fermer leurs portes ces dix dernières années, les salles qui sont encore là ont su résister à la concurrence et conserver leur public. Un public exigeant et curieux qui préfère fréquenter les salles art et essai plutôt que les multiplexes à popcorn.
La principale tâche du programmateur est donc de repérer et choisir les films qui correspondent le mieux à notre ligne éditoriale et ensuite de jongler avec tous ces films pour s’assurer qu’ils puissent tous bénéficier de la meilleure exposition possible. Et puis parallèlement fournir les différentes salles de manière équitable et équilibrée entre les « gros »  et les « petits films » pour ne pas faire de jaloux ! Tout en respectant les spécificités et l’historique de chaque salle qui veut que tel ou tel auteur sorte systématiquement chez l’un ou chez l’autre.

Le passage au numérique a-t-il eu un impact sur votre activité de programmateur ?

Les distributeurs sont désormais plus enclins à multiplier le nombre de copies à Genève, et ceci même sur les tout petits films, alors qu’avant le coût de tirage d’une copie 35mm les en dissuadait. La multiplication des copies engendre une rotation beaucoup plus rapide des films et tout le monde se retrouve perdant.
De manière plus anecdotique on passe désormais également beaucoup plus de temps à s’assurer que tout le matériel soit là (DCP, KDM) et qu’il fonctionne, alors qu’avant il suffisait de s’assurer que la pellicule était bien arrivée !
Cependant, le numérique a également permis de mettre du matériel de projection neuf dans toutes les cabines et d’offrir désormais au public une qualité de projection maximale. Et ceci du premier au dernier jour d’exploitation du film.

Pouvez-vous me parler de la spécificité de votre activité de distributeur dans un pays plurilingue ? 

La Suisse est un cas unique en Europe puisque les films y sont généralement exploités en trois étapes lorsqu’ils sortent sur tout le territoire. Les dates de sorties sont en effet différentes pour chaque région linguistique et s’accordent généralement avec les dates de sorties de nos voisins (France, Allemagne, Italie). Comme les cultures ne sont pas tout à fait les mêmes d’une région linguistique à l’autre (et qu’elles ne sont pas non plus tout à fait similaires à celles de nos voisins) il s’agit d’adapter la sortie du film à chaque situation. Ce qui dans certains cas se révèle être un beau challenge !

Quelle est la place des documentaires en Suisse ?

Contrairement au reste du monde la Suisse réserve généralement un très bon accueil aux films documentaires dans les salles. Cela tient d’une part à la très bonne qualité de la production nationale, et peut-être aussi au travail assidu des exploitants et distributeurs pour que le cinéma permette la réflexion ou la prise de conscience de certains enjeux de notre société. Il n’est donc pas rare que les documentaires se glissent sur le podium et tiennent tête à certaines grosses productions hollywoodiennes. Cela dit, la majorité des documentaires ne vise ou ne trouve qu’un public très restreint et reste donc confiné dans les circuits de diffusions alternatifs.

Que pensez-vous du renouveau du « Heimatfilm » ? Ce genre de films est-il exportable ?

Le “Heimatfilm” est le terme utilisé pour désigner les films tournés loin des grandes villes et des thématiques contemporaines pour revisiter ou documenter la vie rurale ou des paysans de montagne. Ces films trouvent actuellement une grande résonnance auprès d’une population empreinte de nostalgie ou qui peine à suivre le rythme endiablé du monde moderne. Un retour aux sources et au “bon vieux temps” qui permet sans doute de s’évader là où d’autres ne jurent que par la science-fiction et les voyages dans le futur.
S’il ne fait aucun doute que les préoccupations et les craintes des populations suite aux effets de la crise financière n’ont pas de frontières, les éléments qui leur permettront de se réconforter sont différents d’un pays à l’autre et s’enracinent dans des cultures centenaires. La carte postale du vieux paysan barbu qui fume sa pipe devant son chalet n’a donc que peu de chances d’intéresser fortement le public en dehors des frontières nationales. Mais chaque pays a son type de “Heimatfilm” (BIENVENUE CHEZ LES CH’TIS ou THE KING’S SPEECH en sont des exemples très éloignés mais bien plus exportables !). Le « Heimatfilm » suisse qui a remporté du succès ces derniers mois est L’ENFANCE VOLÉE (DER VERDINGBUB) de Markus Imboden.

Pouvez-me parler de la VOD en Suisse ?

Le marché de la VOD en Suisse n’est pas encore très développé mais il est en pleine croissance. Et les mois qui viennent permettront de définir s’il sera principalement dominé par quelques gros acteurs qui ne privilégieront que le cinéma mainstream ou si les films issus du créneau art et essai y auront également une place. Il ne suffit pas de proposer des centaines et des centaines de films d’auteurs pour que la diversité soit assurée car, au cinéma, on a malheureusement de plus en plus tendance à confondre quantité et diversité. Dans un marché saturé comme celui de la production cinématographique mondiale, le public a tendance à se perdre et donc se tourne généralement sur les quelques films qui arrivent à sortir de la mêlée. Et ceux-ci sont la plupart du temps ceux qui sont dotés de budgets promotionnels importants. Les films d’auteurs se cannibalisent donc les uns les autres et finalement personne ne les voit. Dans le marché de la VOD, tout comme au cinéma, les films d’auteurs ont besoin de personnes passionnées qui se battent pour leur assurer la visibilité qu’ils méritent. Il existe en Europe quelques initiatives indépendantes qui œuvrent en ce sens et la Suisse vient d’ouvrir la plateforme lekino.ch , qui, je l’espère, remplira ce rôle et permettra aux films d’auteurs de trouver également leur public en VOD. Il est  désormais nécessaire pour un distributeur en Suisse de rentabiliser son investissement pour la sortie d’un film sur tous les supports.

www.les-scala.ch

www.cinema-bio.ch

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Flora Anavi