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Le Réseau - 28/09/2015

 

Entretien avec Christian Bräuer, PDG de l’AG-Kino Gilde et secrétaire général d’Europa Cinemas

 

Le festival de l’art et essai de Leipzig (Filmkunstmesse), qui s’est tenu du 14 au 18 septembre, est un rendez-vous incontournable pour les acteurs de l’industrie allemande du cinéma. A cette occasion, le magazine spécialisé Filmecho Filmwoche a publié un entretien avec Christian Bräuer, Président-Directeur Général de l’AG-Kino Gilde (association des cinémas allemands), vice-président de la CICAE et secrétaire général d’Europa Cinemas, dont il est aussi membre en tant qu’exploitant. Nous vous en reproduisons la partie relative aux questions sur l’Europe, où Christian Bräuer aborde les thèmes de la vidéo à la demande et des sorties simultanées ainsi que celui de la politique de subvention de la Commission Européenne.

Est-il avantageux que les cinémas proposent eux-mêmes des films en Vidéo à la Demande?

En Grande-Bretagne ce modèle existe et a été fortement subventionné. En Allemagne également, certains cinémas s’y essaient actuellement. Bien sûr les films ont aussi besoin de profiter d’un succès en ligne. La question est de savoir si cela donne une chance aux cinémas de booster leur profil et de générer des recettes supplémentaires. Beaucoup de cinémas vendent déjà des DVD.

Nous voyons toutefois un gros problème dans la combinaison de la vidéo à la demande avec la fenêtre des médias et la sortie simultanée. Le problème principal qui empêche le fonctionnement de la VàD n’est pas la fenêtre, car pendant des années la vidéo fonctionnait et elle fonctionne toujours. Le problème c’est la piraterie, car tant que les films sont disponibles en vidéo gratuitement, il est impossible de fixer des prix raisonnables. Amazon, iTunes et Netflix demanderaient des prix plus élevés s’ils n’avaient pas la piraterie pour concurrent…

Nous ne comprenons absolument pas l’espoir d’aider les petits films avec des stratégies de sortie simultanée. Cela met en danger les cinémas qui montrent ces films. Sur Internet, ce sont toujours les films grand public qui dominent, tandis que la proportion de films européens y est encore plus réduite que dans les salles. En théorie, certes, tout est disponible sur le net et il y a un public à la clé, mais seuls les films qui fonctionnent en salle rencontrent aussi un succès en ligne. Ni sur Google ni sur Amazon, les utilisateurs ne vont regarder jusqu’à la septième page : ils choisissent ce qui leur est proposé au début – et ce sont les blockbusters. Les petits films ne s’y retrouvent absolument pas. Les grosses plateformes y trouvent un intérêt, mais un modèle économique intermédiaire ne peut pas en tirer profit.

Par conséquent la VàD pour les cinémas n’est pas un modèle commercial lucratif?

Cela ne constitue pas une deuxième source de revenu, mais pourrait seulement être un gain supplémentaire au même titre que la vente de popcorn, mais nous en sommes encore très éloignés. Les marges que les cinémas en retirent sont relativement restreintes. Sur internet se pose également la question du contenu, c’est-à-dire de savoir si tous les films que le public voudrait voir à un moment donné peuvent être proposés, car le distributeur ne dispose pas toujours des licences nécessaires. En outre, avec la vidéo à la demande apparaissent des enjeux techniques et des exigences en termes de sûreté qui entraînent des coûts. En effet, cela pose la question de la technologie du contrôle d’accès pour le fonctionnement du visionnement comme pour le stockage des films. La plupart des plateformes de VàD elles-mêmes ne gagnant même pas d’argent, il est difficile pour un cinéma de proposer de la VàD dans une mesure où il pourra en tirer profit.

De la même manière, la vente de dvd dans la salle ne génère pas de chiffre d’affaires notable, il en va plutôt de l’image de marque. L’offre de VàD pourrait aussi avoir un attrait pour les cinémas, mais jusqu’ici tous les modèles rencontrent des difficultés dans la pratique.

La VàD n’est donc pas une alternative?

Si on veut pousser les petits films, on a besoin des cinémas qui les montrent. Cela reste la solution car c’est ainsi que les films acquièrent un public. Toutefois, beaucoup de films sont quelconques et ne rencontrent le succès ni en salle, ni en ligne. En 2014, nos membres ont montré 5000 films, ce qui n’aurait pas été possible avant le digital. J’espère que l’Europe s’apprête à abandonner la combinaison de la sortie simultanée avec la vidéo à la demande. Ce dont l’Europe a besoin, ce sont des cinémas qui veulent montrer des films européens et qui disposent de grands écrans pour la mise en exploitation. Quand l’Union Européenne écrit, dans son rapport sur le cinéma à l’ère digitale, qu’il y a une situation critique au niveau de la subvention, alors elle doit s’interroger sur la manière dont elle subventionne. Bien sûr que nous avons besoin de la VàD, mais nous devons soutenir les cinémas qui montrent des films européens non nationaux dans leurs activités de programmation et de marketing. Ils réalisent une véritable performance, car ils doivent promouvoir chaque année plus de films.

Quelles exigences avez-vous vis-à-vis de la politique de l’Union Européenne?

Le réseau actuel de cinémas européens est dans l’intérêt des films européens et des réalisateurs européens ; on doit renforcer cela. Pour maintenir la force de l’Europe – sa diversité culturelle – il est en outre important de respecter les espaces linguistiques et culturels. Car chaque film est perçu différemment dans chaque territoire. Ici il reflète la réalité de la vie des spectateurs, tandis que là il offre un regard sur une autre culture. Cette prise en considération s’applique à tous les champs politiques. Ainsi la préservation de la territorialité est extrêmement importante pour le secteur cinématographique. Au vu de la structure fragmentée de l’économie du cinéma, le blocage géographique et les fenêtres de sorties restent indispensables  à une exploitation judicieuse d’un film. Comme cela est appliqué dans les accords transatlantiques, un film n’est pas un bien au même titre que les autres produits culturels et l’Europe n’est pas une espace culturel homogène. La culture nécessite des règles, une protection et un soutien spécifiques pour prospérer. Il serait souhaitable que l’Union Européenne veille à respecter cela et mise sur une subvention forte, pour que les films obtiennent une bonne visibilité grâce à une circulation efficace.

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Interview de Birgit Heidsiek parue dans le Filmecho Filmwoche n°37/ 11 septembre 2015 / extraits

www.filmecho.de

Traduction : Raphaëlle Gondry pour Europa Cinemas

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