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Le Réseau - 17/11/2014

 

9-3 Cinés connectés, pour de nouvelles pratiques de diffusion dans les salles de cinéma - Entretien avec Boris Spire

 

Le dimanche 23 novembre prochain, à 15h, les spectateurs de trois salles de cinéma du département de la Seine-Saint-Denis  auront l’occasion de participer à une action originale : Critiques en Seine-Saint-Denis verra ainsi 5 critiques de cinéma débattre de trois films récents encore inédits en salle. Le débat prendra place au cinéma Le Trianon de Romainville et sera diffusé en direct au Cinéma Jacques Tati de Tremblay-en-France et à L’Ecran de Saint-Denis (membre d’Europa Cinemas), ainsi que sur Internet. A l’issue du débat, les spectateurs des trois salles voteront pour le film qu’ils souhaitent voir, maintenant, dans la salle. Le film projeté pourra être différent selon le résultat de chaque salle. Les trois films sont l’italien Les Merveilles d’Alice Rohrwacher et les français Retour à Ithaque de Laurent Cantet et Timbuktu d’Abderrahmane Sissako.

Cette action s’insère dans un nouveau partenariat entre ces 3 salles, 9-3 Cinés connectés, qui a déjà donné lieu à la diffusion en décembre 2013 d’une série de courts métrages d’Antonin Peretjatko puis à la diffusion sur un week-end d’avril 2014 de la série Top of the Lake de Jane Campion. Soutenue par le Département dans le cadre de l'Aide aux projets numériques et innovants en faveur des salles de cinéma, ce cycle « invite à la diversité de la programmation et au renouvellement des pratiques de diffusion en salles en associant les publics de 3 cinémas art et essai qui souhaitent créer de nouvelles pratiques collaboratives et communautaires qui font appel aux technologies numériques et aux réseaux sociaux » (communiqué de presse). Le projet pourrait se développer sur cette lancée en 2015, notamment autour du P’tit Quinquin, la mini-série de Bruno Dumont.

Nous en profitons pour discuter avec Boris Spire, exploitant de la salle L’Ecran à Saint-Denis.

1 - Quelle évolution percevez-vous du public de l’Ecran ? 

Il y a indéniablement, au contraire de ce que l’on percevait il y a quelques années, un réel renouvellement des publics dans les salles Art et Essai et particulièrement à l'Ecran. En tous les cas, pour les salles qui ont su voir dans l’avènement du numérique et la démultiplication des supports pour voir des films, autre chose qu’une concurrence mortifère et la fin d’un certain cinéma… C’est en fait le contraire qui est en train de se passer, les publics évoluent en s’appropriant la salle de cinéma comme un moment unique de partage des films collectivement et dans le noir, ce qui n’empêche pas ces mêmes spectateurs de voir aussi des films sur leurs différents écrans et ailleurs que dans une salle. Cela se fait, me semble-t-il, de plus en plus dans une complémentarité qui joue pour la salle de cinéma et l’émotion intacte qu’elle procurera toujours.

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Image: http://tourdescinemas.fr

2 - Comment évolue votre programmation ?

Notre programmation, notamment avec l’arrivée du numérique (et des VPF), mais aussi avec le nombre de films plus importants qui sortent sur les écrans chaque semaine, évolue de manière assez importante. Non pas tant dans le choix des films : nous gardons un axe de programmation très art et essai, recherche, cinéma d’auteur, diversité de films, notamment européen. Mais cela évolue plutôt du côté de la manière d’accompagner ces films, notamment les plus fragiles. En effet, avec seulement deux écrans, nous ne pouvons tout montrer, et de plus en plus, nous tentons de résister à la déferlante du « film qui en chasse un autre ». Nous programmons les films non plus sur une semaine avec beaucoup de séances, mais sur deux, trois ou quatre semaines, avec des séances plus éparpillées dans la durée. Cela permet de résister à des phénomènes inquiétants pour la diversité du cinéma, ceux qui tendent à concentrer les entrées sur quelques titres et dans le temps le plus court possible, ce qui va à l’inverse de la logique que nous tentons de défendre. Il faudrait d’ailleurs de ce point de vue trouver des points de convergence avec les distributeurs indépendants qui partagent ces constats pour qu’ils arrêtent de jouer systématiquement la carte du « plein écran », sur certains films. Cela n’a plus aucun sens….

3 - Le travail en coopération a-t-il un sens particulier à vos yeux ?

Il est pour nous tout à fait évident que le travail de collaboration avec les associations locales (très nombreuses à Saint-Denis) fait partie intégrante de nos missions. Il serait tout à fait contre-productif de tourner le dos aux nombreuses sollicitations des festivals, projections associatives et autres propositions de montrer des films accompagnés de rencontres. La plupart du temps, ces propositions sont le reflet de la diversité du territoire en direction duquel nous travaillons. Ce qui fait l’identité de notre salle, c’est aussi que nous sommes ce lieu de rencontre, très vivant, où la parole est libre et circule sur tout un tas de sujets de société, grâce aux films. Nous sommes de ce point de vue un lieu où se fait de la politique au sens le plus noble du terme. Nous fédérons d’ailleurs souvent beaucoup plus de personnes très diverses lors de nos rencontres que ce que les partis politiques arrivent à faire. Je crois que nous contribuons modestement à tenter de faire de chaque individu des êtres pensants et réfléchissants, d’où l’importance de nos lieux.

4 - Comment s’insère dans votre travail l’action entreprise en collaboration avec le Cinéma Jacques Tati et le Trianon ?

Les expériences que nous co-construisons avec ces deux autres salles de cinéma du 93 (cela sera le troisième rendez-vous en 2014) nous permettent de questionner de manière un peu nouvelle les interactions possibles avec nos publics. Ainsi, grâce aux horizons techniques nouveaux  que nous ouvre le numérique, nous pouvons assister par l’entremise d’une retransmission en direct, à un débat entre critiques de cinéma dans une salle autre que la nôtre, et faire participer notre public à une expérience de convivialité partagée. Ce que nous souhaitons, c'est faire se rencontrer le public, la critique et les films, tout en questionnant de façon ludique notre capacité à choisir et nos désirs de spectateurs. C’est d’une part questionner de manière amusante la place de la critique aujourd’hui (à la manière de l’émission de radio Le Masque et la Plume), s’interroger sur ce qui nous pousse à choisir d’aller voir tel ou tel film, et enfin, faire participer les publics autrement. En effet, à l’issue de cette joute critique, nos publics respectifs devront choisir le film qu’ils souhaitent voir en votant à main levée. A l’issue de la projection, chacune des salles retrouvera le critique en chair et en os qui a le mieux défendu le film projeté. Cela questionne aussi l’acte de programmation, cela peut contribuer à enrichir nos regards de professionnels. Et puis en ces temps de disette budgétaire, c’est aussi l’occasion de montrer qu’il y a encore à inventer plein de choses dans nos salles (mutualisation possible) et que la chair ne sera jamais triste !

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Image: Boris Spire & Tony Gatlif, http://www.lecranstdenis.org/

 

Jb Selliez, Novembre 2014

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