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Le Réseau - 30/07/2005

 

3 questions à Tibor Biró, salles Kossuth et Hevesy (Miskolc, Hongrie)

 

Tibor Biró est l’exploitant des salles Hevesy et Kossuth à Miskolc, principale ville du nord de la Hongrie et troisième ville du pays après Budapest et Debrecen. Hormis ces deux salles, soutenues par Europa Cinemas dans le cadre du programme MEDIA, cette ville universitaire de 180 000 habitants compte deux multiplexes.
Depuis l’année dernière, Tibor Biró est aussi le directeur du Festival International des Jeunes Cinéastes de Miskolc, dont la seconde édition aura lieu du 3 au 9 octobre 2005, alors que le jeune cinéma hongrois ne cesse de nous révéler son originalité mais est encore loin d’atteindre son public en Europe.
Il présente ici ses salles et son festival. 

Site Internet du Festival : http://www.filmfestival-miskolc.hu/
Site Internet des salles : http://www.cinemis.hu/

Depuis combien de temps vous occupez-vous des salles Kossuth et Hevesy ? Quelles actions menez vous et comment se positionnent-elles aujourd’hui dans un environnement marqué par l’apparition de multiplexes ?

Nous exploitons les deux salles Kossuth et Hevesy depuis 1994. La société appartient à 100% à la municipalité. Au début il s’agissait d’une SARL et nous avions une autre salle mais celle-ci a été fermée lorsque les multiplexes ont ouvert. Depuis 2001, nous sommes une société à but non lucratif et la municipalité soutient financièrement le fonctionnement des salles.
Les salles Kossuth et Hevesy sont classées art et essai. Ce sont d’ailleurs les seules salles classées art et essai de Miskolc et plus généralement de la région Borsod Abaúj Zemplén.

Notre public se compose principalement de jeunes de moins de 30 ans. L’université de Miskolc compte en effet plus de 10 000 étudiants. Nous organisons régulièrement des ciné-clubs, des rétrospectives de réalisateurs et les dimanches des séances sont destinées aux enfants. Nous avons de bonnes relations avec les écoles de la ville, mais nous voudrions faire plus (par exemple dans le domaine de l’éducation aux médias).
Nous avons organisé des premières de films hongrois ainsi que des rencontres avec les réalisateurs. Durant l’été nous projetons des films les nuits des vendredis et samedis. La nuit du 24 juin, à l’occasion de la Saint-Ivan, nous avons fait des séances à 23h et à 1h du matin. Et chaque année nous organisons, avec l’Alliance Française de Miskolc, les Journées du cinéma français.
En 2000, lorsque les multiplexes ont ouvert, nous faisions 30000 spectateurs. L’année dernière nous avons vendu 76000 billets et en 2005 la fréquentation des trois premiers mois est si élevée que nous avons réalisé les mêmes chiffres que lors du premier semestre 2004. 7000 spectateurs sont ainsi venus voir La Chute (Der Untergang) .
L’offre des multiplexes, composée à 99% de films américains et commerciaux, peut être efficacement rééquilibrée par notre programmation. Nous projetons des films que les multiplexes ne montrent pas, et certains des films qui vont dans les multiplexes sont aussi projetés dans nos salles quelques semaines plus tard. En moyenne, nous passons 80% de films classés art et essai.
Si nous ne sommes pas en compétition avec eux en ce qui concerne la programmation, nous le sommes pour le public et je pense que nous nous en sortons bien. Nos tarifs sont inférieurs de 60%, ce qui est particulièrement important dans notre région, la situation économique et sociale étant pire qu’ailleurs dans le pays. Parce que les multiplexes sont apparus, les salles traditionnelles doivent attendre plusieurs semaines avant de passer les succès américains. Nous dépassons ce problème en ne proposant que quelques-uns de ces titres. Heureusement, le public vient dans nos salles pour voir des films d’auteurs plutôt que des films américains grand public. Les multiplexes ont contasté qu’ils ne font pas de gros scores avec les films européens ou hongrois. Ils essaient d’en passer de temps en temps mais puisque leur public ne veut pas de ces films, ils doivent les retirer de l’affiche au bout d’une semaine. A contrario, nous n’avons malheureusement reçu Fateless [film hongrois de Lajos Koltai adapté de Kertesz] que plusieurs semaines après sa programmation dans les multiplexes. Nous voulions payer le tirage d’une copie supplémentaire mais le distributeur a refusé. Le public est tout de même venu en nombre, surtout des scolaires et des étudiants.

Selon les statistiques, notre cinéma est le second en province, hors multiplexes. Et c’est la meilleure salle art et essai. En 2004, nous avons pu rénover nos salles grâce à une subvention de 255 000 € de l’Etat et de la municipalité. Nous avons changé les fauteuils, les projecteurs, les écrans et le son.
L’année dernière, quelqu’un a essayé d’acheter le cinéma mais sa démarche n’a pas abouti. M.Ferenc Port, président de l’Association des cinémas art et essai [et membre d’Europa Cinemas] a mené les négociations sur le futur de la salle avec les responsables de la municipalité et, suivant ses conseils, deux salles supplémentaires seront construites.

Que pensez-vous de la bonne santé actuelle du cinéma hongrois ?

Les films hongrois étaient déjà appréciés dans les années 60 parce qu’ils parlaient de la Hongrie avec un point de vue tout à fait particulier au pays (notamment les films de Miklos Jancso, Marta Meszaros, Peter Bacso, Istvan Szabo). En ce qui concerne les jeunes réalisateurs, on observe aujourd’hui une tendance similaire, populaire non seulement en Hongrie mais aussi à l’étranger. Kontroll en est un bon exemple. Le prochain film [qui pourrait avoir ce succès] pourrait être Black Brush (Fekete Kefe), primé à la dernière Budapest Film Week [Semaine du film hongrois]. Bien sûr, il y a aussi ces comédies avec un humour vraiment hongrois qui ont du succès ici mais ont peu de chance d’être distribuées en Europe. Ces films pourraient cependant sortir chez nos voisins. Réciproquement, il est regrettable que les films d’Europe de l’est ne soient pas distribués dans le pays. Ceux qui y parviennent ne rencontrent pas un grand succès.

D’où vient l’idée de votre festival et comment se positionne-t-il par rapport aux autres festivals hongrois ?

Je voulais déjà organiser ce festival il y a quelques années et j’avais participé à l’organisation du dernier festival de courts métrages de la ville. Des festivals de cinéma ont eu lieu à Miskolc pendant plusieurs décennies ainsi qu’un festival de télévision, mais ils ont été arrêtés à la fin des années 80. Relancer la tradition de ces festivals selon les mêmes vieilles formules n’avait pas de sens et j’ai donc eu l’idée d’un festival international qui présenterait les films de jeunes réalisateurs, ce qui n’existait pas en Hongrie. Il s’agit selon moi d’une occasion unique pour les jeunes réalisateurs hongrois et étrangers de présenter leurs films au public d’une vraie salle de cinéma, peut-être même pour la première fois, et de prendre part à une compétition où les prix sont décernés par un jury international.

Notre principal critère de sélection est l’âge des participants, qui ne doivent pas avoir plus de 35 ans. Les autres festivals hongrois sont différents. La Semaine du film de Budapest ne présente ainsi que des productions hongroises. Le Titanic Film Festival n’est pas compétitif. Le plus proche de nous, dans son esprit, est certainement le Mediawave Visual Festival de Győr, mais il est situé à l’autre bout du pays, près de la frontière avec l’Autriche, et il s’agit d’un festival pluridisciplinaire qui présente de nombreux événements musicaux. Nous avons de bonnes relations avec ses organisateurs et nous nous entraidons. L’année dernière, avant notre première édition, nous sommes entrés en contact avec le Fresh Film Festival de Karlovy Vary. Cette année nous avons conclu un accord avec eux et nous essayons de faire la même chose avec un festival polonais, notamment pour que chacun fasse la promotion des programmes de l’autre. Notre but est ainsi d’entrer en contact avec le maximum de festivals européens.

Le succès de la première édition a dépassé toutes nos attentes. Plus de 160 réalisateurs se sont inscrits et la plupart des réalisateurs [dont les films étaient présentés] sont venus. Les invités venaient du Canada, d’Allemagne, de Lituanie, de Roumanie, du Liban et d’Israel. L’ambiance était géniale, les séances se terminaient tous les jours aux premières lueurs.
Même si, cette année, la date limite n’est pas encore passée, nous avons reçu plus de 150 films de pays aussi divers que le Japon, la Roumanie, l’Allemagne, le Mexique, l’Australie, les Philippines, les Etats-Unis, la Belgique, la France et la Hollande.

Quelle est la place de ce festival dans la vie culturelle de Miskolc ?

Le festival y joue selon moi un rôle important et il aura lieu tous les ans. Nous avons réussi à éveiller l’intérêt des jeunes du pays pour la vie culturelle de la ville. Miskolc est andidate au statut de capitale culturelle de l’Europe en 2010 et un festival populaire d’opéra a lieu tous les ans. Auparavant, nous avions organisé une Rencontre des jeunes réalisateurs qui peut maintenant être considérée comme l’embryon de notre festival actuel.
Les jeunes réalisateurs hongrois apparus récemment sont très forts, à l’image de plusieurs films intéressants qui ont eu du succès, notamment Nyocker, Kontroll ou Hukkle. L’année dernière, c’est le premier film d’un jeune réalisateur hongrois qui a remporté ici le prix du meilleur film (Peter Lichter pour Slow Midnight Show / Éjszakai előadás). Ce film a ensuité été à nouveau primé dans sa catégorie lors d’un autre festival hongrois et il a été invité par plusieurs festivals étrangers.
Depuis le tout début, le festival est soutenu par la Fondation hongroise pour le cinéma, par le Fonds national pour la culture et par le Ministère du patrimoine culturel.
Il est certain que le futur du cinéma hongrois se trouve entre les mains des jeunes réalisateurs. Nous espérons que dans plusieurs années, certains noms de réalisateurs venus au festival seront connus des publics hongrois et européen.

Propos recueillis par Internet et traduits de l’anglais, Jb Selliez, Juillet 2005