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Actualités - 22/05/2015

 

Retour sur le parcours de SPARTACUS & CASSANDRA dans les cinémas français

 

Retour, avec son distributeur, sur le beau parcours du documentaire de Ioanis Nuguet, de l’ACID à Cannes 2014 à son succès dans les cinémas français.

Présenté il y a un an au Festival de Cannes dans le cadre de la sélection de l’ACID, le documentaire français Spartacus & Cassandra de Ioanis Nuguet est devenu ce printemps un succès dans les salles françaises, avec plus de 55000 entrées à ce jour (pour 26 salles en première semaine). Ce succès a été porté par la société de distribution Nour Films, active depuis 2009 et dont le principal fait d’armes demeure Pierre Rabhi, au nom de la terre (120000 entrées). Le film connait également une carrière à l’international, en festival comme dans les salles (sortie prochaine en Belgique et aux USA). Rencontre avec Patrick Sibourd et Isabelle Benkemoun, distributeurs associés chez Nour Films.

Comment décririez-vous le contexte actuel de la distribution des films art et essai en France?

C’est un milieu complexe, où la concurrence est rude, surtout quand on sait la polarisation du public sur quelques films chaque semaine. Cela ne nous empêche cependant pas de distribuer des films, ni d’avoir nos réussites, en étant plus innovants dans la manière de les sortir. Le métier de distributeur reste un métier d’éditeur : savoir faire des choix clairs pour pouvoir être en phase avec le public et les exploitants.

La cohérence de notre ligne éditoriale et la façon dont elle nous ressemble, la qualité des films que nous choisissons et la façon dont nous les accompagnons sont des éléments qui déterminent la confiance que les exploitants mettent en nous. Ce n’est que de cette manière que nous pouvons nous démarquer du flot de films qui sortent chaque semaine.

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A quel moment êtes-vous « entrés » sur ce film?

Il n’était pas tout à fait terminé quand on nous l’a envoyé. Nous l’avons vu le jour de la réception du dvd et le lendemain nous faisions une proposition. Spartacus & Cassandra a ensuite été l’un des titres de la sélection cannoise de l’ACID, ce qui nous a permis de l’accompagner dès sa première mondiale à Cannes.

Comment peut-on « sentir » un film, examiner son potentiel ?

Pour Spartacus & Cassandra, c’est un coup de cœur. Sa beauté cinématographique, sa profondeur nous l’ont fait aimer et adopter immédiatement. C’est ce regard artistique qui nous motive en premier lieu et sur lequel nous nous fondons pour faire nos choix.

L’étude du potentiel du film par le distributeur a trois dimensions. Il y a le coup de cœur artistique, cinématographique dans un premier temps. Dans un deuxième temps, il s’agit de savoir comment transmettre ce coup de cœur : qui le film va-t-il intéresser ? Comment exploiter son côté universel ? Enfin vient le point de vue économique : est-ce que le film est aidé ou pas, pouvons-nous compter sur des subventions pour renforcer un dispositif de sortie ? Nous nous posons ces questions afin d’évaluer notre force de frappe, notre capacité à faire résonner le film.

Sur Spartacus & Cassandra, nous avions l’intuition que cette histoire pouvait avoir une résonnance importante. Mais nous n’imaginions pas forcément cette portée internationale, du moins pas à ce point. C’est à l’occasion des premières projections cannoises que nous avons pris conscience que l’émotion qui nous avait emportés, emportait également tous les spectateurs, d’où qu’ils viennent. Nous avons même aujourd’hui des retours de spectateurs africains, maliens, ou chinois, très émus par le film. Pour que différentes cultures s’accordent autant sur un sentiment, c’est que le film porte déjà en lui cette dimension universelle.

Spartacus & Cassandra, du point de vue de son producteur, était-il destiné à une exploitation en salle ?

Le producteur n’avait initialement pas prévu de produire le film pour le cinéma. Au moment du montage, les qualités du film étant indéniables, ils ont décidé de ne pas solliciter le COSIP et d’aller directement au guichet de l’avance sur recette après réalisation.

En quoi le travail de distribution a-t-il été différent de celui effectué sur vos précédents films?

Nous avons pris la décision de faire ce que nous ne faisions généralement pas pour un documentaire, à savoir une campagne de presse de grande envergure et un affichage kiosque à Paris. Nous avions envie que tous les outils de communication rayonnent, soient plein de créativité et d’émotion, à l’image de l’affiche par exemple. Nous avons aussi convaincu un attaché de presse qui travaille généralement sur des films avec un fort potentiel. Nous avons travaillé avec une agence de communication pour l’affiche et les partenariats. Tout cela nous a permis par exemple de faire la clôture du journal de TF1, de couvrir beaucoup de télé, de radios, d’avoir de longs articles de presse.

Les réseaux ont par ailleurs été particulièrement efficaces, présents sur toutes les thématiques que peut offrir Spartacus & Cassandra. Nous avons eu des partenariats avec des associations qui se mobilisent autour de l’enfance, de la maltraitance, des enfants dans la rue, et autour de la question des roms évidemment. Nous avons aussi un partenariat très précieux avec Amnesty International qui organise beaucoup de débats, a des partenaires locaux, une frappe médiatique, et qui permet d’aborder toute la thématique des droits humains qui n’est pas abordée de front dans le film. En vérité, nous avons pris les risques qu’il fallait prendre, et c’est cela qui est important.

Cette stratégie s’est aussi appliquée au film Charlie’s Country, qui est tout aussi fort et tout aussi universel. Pour Pierre Rabhi en revanche (sorti le 27 mars 2013), la stratégie s’est axée sur les soirées débats avec les réseaux (Colibris, etc), et c’est à 85% grâce aux débats que nous avons atteint les 120000 entrées.

Tout cela est aussi une question de contexte. Nous aurions sorti Pierre Rabhi il y a 15 ans, le besoin de spiritualité, d’humanité, n’aurait pas été le même. L’air du temps se prêtait à ce film.

Comment prenez-vous en compte les réseaux sociaux dans votre travail de promotion? 

Les réseaux sociaux font partie intégrante de notre dispositif. Sans en faire l’alpha et l’oméga de notre promotion, c’est devenu au fil des ans un investissement non négligeable et support de communication porteur.

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Comment sont choisies, démarchées, les salles qui prendront le film en première semaine ?

Nous avons organisé de nombreux pré-visionnements pour Spartacus & Cassandra et Charlie’s Country, qui leur ont été très profitables, notamment grâce au soutien de l’AFCAE, et en région grâce aux associations qui réunissent les exploitants, telles le GRAC (Groupement Régional d’Actions Cinématographiques). Les exploitants voient ainsi le film ensemble, sur grand écran, deux mois avant sa sortie.

La bonne critique a-t-elle été un tremplin ? Comment expliquez-vous le succès du film ?

La presse a beaucoup aidé à la réussite de Spartacus & Cassandra. Mais ce n’est pas forcément toujours le cas… La réussite d’une sortie n’a pas de condition sine qua non, mais se fonde sur un ensemble de choses : la presse, les réseaux associés à la sortie, des outils de communication appropriés, la programmation du film dans des salles adaptées, un marketing à l’échelle de la taille de la sortie, l’organisation de débats sur tout le territoire, le travail auprès des associations cinéphiles, etc. Le fait d’aller chercher la moindre petite association qui n’aurait pas forcément été atteinte par le film permet de former petit à petit une chaîne, où les gens continuent à parler du film. Quand ces différents critères sont respectés et sont cohérents, nous avons de meilleures chances de faire naître une dynamique qui entraînera le public vers le film. Et de créer ce fameux bouche à oreille.

Quelle est l’importance d’accompagner une séance d’un débat ? Quelles sont les difficultés à ce niveau ?

En tant que distributeur, nous prenons en charge les frais de déplacement avant la sortie et le premier mois suivant la sortie. Ce sont ensuite les réseaux, associations et exploitants qui prennent le relais. Pour Spartacus & Cassandra, les déplacements ont été pris en charge par le GNCR ou l’ACID dans leurs salles adhérentes.

Nous aimons également nous déplacer dans les salles pour accompagner le film, même si nous ne pouvons pas le faire autant que nous le souhaitons. Sur Charlie’s Country, Rolf de Heer est venu près d’un mois en France pour la sortie, et c’était un réel plaisir de l’accompagner, car on vit aussi dans ces moments-là une aventure humaine et intellectuelle. Le dialogue avec le réalisateur, le public, les exploitants, est la partie la plus riche de notre travail.

L’aventure se renouvellera pour nous avec le réalisateur chinois Wang Chao, dont nous sortons Fantasia le 1er juillet.

Qu’a pu apporter le soutien de l’ACID sur Spartacus & Cassandra ?

Avoir un film sélectionné par l’ACID à Cannes est une chance, car cela lui donne d’entrée de jeu une visibilité nationale et internationale. Cela permet des relations très privilégiées avec les festivals du monde entier.

L’ACID organise aussi des petites tournées dans son réseau de salles, qui permettent parfois au réalisateur d’être rémunéré et prennent en charge certains frais. Un partenariat ACID permet de consolider une sortie.

Y-a-t-il eu des salles en concurrence sur une même ville ? Comment avez-vous tranché ?

Oui, bien sûr il y a de la concurrence entre les salles de centre-ville, même parfois avec celles qui sont excentrées. Nous essayons de trouver un équilibre. Nous ne pouvons pas, par exemple, oublier la petite salle qui nous a aidés à sortir un film un peu plus difficile auparavant.

Sur les autres territoires, quel a été l’accueil ? Quelle est la perception à l’étranger des documentaires français ?

La dimension internationale pour nous se concrétise surtout par les festivals, notamment pour Spartacus & Cassandra, passé au Hot Docs Film Festival et qui, de sélections en compétitions, continue d’être récompensé sur tous les continents. C’est évidemment un catalyseur essentiel pour convaincre des distributeurs ou des chaînes de télévision de prendre les droits sur leurs territoires.

L’accueil à l’étranger a été incroyable, inattendu. Aux Etats-Unis par exemple, lors de la première à Columbia, dans le Missouri Theater de 1200 places, il y a eu une très longue « standing ovation ».

Concernant la question du documentaire, nous pouvons dire que la distinction entre documentaire et fiction n’a pas lieu d’être quand le film a des qualités cinématographiques. Spartacus & Cassandra a des prix dans des festivals de fiction. Il n’en reste pas moins vrai que les documentaires ont leurs réseaux, leurs festivals.

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Est-il envisageable que la sortie d’un film comme Spartacus & Cassandra en salle puisse être rentable ? Précisément, qu’en est-il à ce jour pour ce film ?

Les minimums garantis en documentaires sont moindres que pour les films de fiction, il est vrai. Ceci dit, nous avons pris par exemple plus de risques sur Charlie’s Country, qui n’est pas un film français, que sur Spartacus & Cassandra, qui est soutenu, notamment par le CNC.

La réussite d’un film en salles n’est pas un critère suffisant pour déterminer sa rentabilité. Cela dépend aussi bien du minimum garanti qui a été investi que du budget de sortie et du financement de celle-ci. Pour Spartacus & Cassandra, l’exploitation est loin d’être achevée, mais nous estimons que le film va être rentable à moyen terme.

Que pouvez-vous dire de la répartition des recettes sur ce film en fonction des différents supports ?

Aujourd’hui, le film a dépassé les 55 000 entrées et il pourrait être intégré à un dispositif Jeune Public comme « Collège au cinéma » ou « Lycéens et apprentis au cinéma », ce qui peut changer encore la donne. Aujourd’hui, les recettes salles représentent entre 50 et 60% des recettes globales. Nous avons eu une proposition d’achat par ARTE France et le film sortira en DVD chez Black-Out. Ce sont des rentrées d’argent qui peuvent être conséquentes, notamment pour la télévision. La part des recettes salles sur la part des recettes globales va ainsi être moins importante sur Spartacus & Cassandra que sur d’autres films. Le film réussit sur tous les domaines où il a été engagé. Mais il est encore assez difficile aujourd’hui d’avoir une idée de sa rentabilité définitive.

On évoque souvent une baisse des achats de films d’auteur par les chaînes TV. Qu’en pensez-vous ?

Les chaînes achètent les films en fonction de leur nombre d’entrées en salles et il est très compliqué de vendre un film qui n’a pas eu de succès en salle. Mais dans tous les cas, il est certain que les prix de vente ont baissé. Concernant nos deux derniers succès, Charlie’s Country a été acheté par Ciné+ et Spartacus & Cassandra par ARTE.

Mais le succès est subjectif...

Pour les chaînes de télévision le succès est établi sur des seuils d’entrées dans les salles. A moins de 100000 spectateurs, il est rare qu’un film soit acheté par une chaîne d’envergure.

Diriez-vous que la VoD est une nouvelle source de recettes qui a d’ores et déjà un poids ?

Pour l’instant, nous vendons les films à des éditeurs DVD qui prennent les droits VoD.  Même si Netflix nous a contactés pour Charlie’s Country ou Spartacus & Cassandra, nous avons fait confiance à Black-Out et Universciné.

Nous sortons avant tout des films qui ont pour destination les salles de cinéma. Il est nécessaire de voir des films de manière collective, d’échanger, d’avoir un rapport au film en tant qu’objet de cinéma, de réflexion.

Dans le cas de l’exploitation en salle, le distributeur a une relation directe, « humaine », avec les responsables des salles de cinéma. Qu’en pensez-vous ? Diriez-vous que c’est aussi le cas avec les festivals ?

C’est évident. C’est le cœur de notre dispositif : intégrer les exploitants, discuter de cinéma, entre passionnés. Nous avons envie et besoin de cela. Cette dimension humaine est fondamentale et nous permet de respirer intellectuellement. Ce sont des passeurs et au fond nous faisons le même métier.

Il n’est rien de meilleur que d’aller à leur rencontre, dans leurs salles ou dans certaines rencontres professionnelles pour continuer à échanger sur nos pratiques, nos goûts, nos cinéphilies.

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Alixia Mainnemare, mai 2015

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Images:

- Camille Brisson, Ioanis Nuguet

- Ioanis Nuguet, Patrick Sibourd, Spartacus Ursu, Cassandra Dumitru, Camille Brisson

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Prochains films de Nour Films :

Fantasia, de Wang Chao (Un certain regard, Cannes 2014), sortira le 1er juillet 2015.

Bad Boy Bubby, de Rolf de Heer (Grand Prix, Venise 1993), sortira en reprise le 11 novembre 2015.

Le Cose Belle, de Agostino Ferrente et Giovanni Piperno, sortira le 9 décembre 2015.

Le Lendemain (The Here After), de Magnus von Horn (Quinzaine des réalisateurs 2015), sortira en février 2016.

Jodorowsky’s Dune, de Frank Pavich (Quinzaine des réalisateurs 2013), sortira en avril 2016.

www.nourfilms.com

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