News / Actualités

 

Actualités - 07/08/2006

 

Paris Cinéma : l'Ecole de Berlin et la fragilité de ses films en salle

 

2006_4ImagesFilmsAllds

La dernière Berlinale avait attiré le regard de la critique internationale sur la qualité de la production allemande actuelle. Depuis, les principaux films primés, Requiem et Les Particules élémentaires, ont été distribués avec succès en Allemagne et sortent maintenant dans le reste de l'Europe. Tout récemment, le festival Paris Cinéma avait choisi de mettre à l'honneur les réalisateurs, également présents à Berlin, que l'on regroupe désormais au sein de « l'Ecole berlinoise ». Plus fragiles, ces films qui partagent une même volonté de décrire la société allemande en l'abordant par le biais des adolescents, de la famille et du couple, sortent dans les salles, mais dans des conditions économiques difficiles. Ainsi, toujours dans le cadre de Paris Cinéma, un atelier consacré aux thèmes des micro-sorties a mis en valeur toute la fragilité de l'existence de ces films dans les salles françaises, avec notamment l'exemple des deux premiers films de Christoph Hochhäusler.

La dernière Berlinale avait accordé une place toute particulière au cinéma allemand, non seulement dans toutes ses sections, mais aussi aux palmarès. Ainsi du nouveau film de Hans-Christian Schmid, Requiem (meilleure actrice et prix Fipresci), qui a depuis été distribué dans les salles allemandes et autrichiennes, avant des sorties prochaines, en octobre, en France et aux Pays-Bas. En Allemagne, le film avait réuni près de 100 000 spectateurs à fin mai.
Plus imposant encore est le succès des Particules Elémentaires (Oskar Roehler), prix du meilleur acteur à Berlin et près de 800 000 spectateurs dans les salles allemandes. Egalement distribué en Italie et au Royaume-Uni, il est attendu fin août en France et en octobre aux Pays-Bas. 

Deux autres longs métrages allemands avaient été primés à Berlin : Der freie Wille, de Matthias Glasner, peut-être le plus apprécié de la critique et dont la sortie est prévue en Allemagne fin août ; et Knallhart, de Detlev Buck, Label Europa Cinemas dans la section Panorama, sorti depuis en Allemagne, en Autriche et en Italie. Le film a attiré 130 000 spectateurs dans les salles allemandes.
La 4ème édition du festival Paris Cinéma, qui avait notamment lieu dans de nombreuses salles Europa Cinemas (L'Arlequin, L'Entrepôt, Le Latina, Le Reflet Médicis, Le Studio des Ursulines, Le Saint-Germain-Des-Prés, Le Saint-André-des-Arts, L'Ecran) revenait de son côté, à la fois dans sa compétition internationale et dans une programmation intitulée « L'embellie du cinéma allemand », sur quelques-uns des cinéastes que l'on regroupe désormais au sein de « L'Ecole de Berlin ».
Si l'on ne peut parler de « nouvelle vague » - ces cinéastes ne prétendent pas renouveler l'art cinématographique -, ces films partagent une même volonté de décrire l'Allemagne d'aujourd'hui à travers des personnages d'adolescents, de jeunes femmes, de couples, de façon réaliste mais sans pour autant se refuser quelques échappées poétiques. Réalisés avec des moyens financiers limités et avec pour influences les cinémas français, iranien, asiatique ou documentaires, ces films sont cependant tout sauf hermétiques et ne laissent pas leurs prétentions artistiques dominer leur propos.

Ainsi de trois films récents, tous des seconds films, présentés à Paris Cinéma : Lucy, Sehnsucht et Montag kommen die Fenster.
Avec Lucy, Henner Winckler s'intéresse une nouvelle fois, après le très remarqué Voyage scolaire, à un personnage d'adolescent qui se retrouve en rupture du groupe. Mais si dans son premier film la rupture venait plutôt de la personnalité de son personnage central, elle est ici le fait du poids que fait peser un bébé sur les désirs d'adolescente de sa trop jeune maman. En suivant au plus près les indécisions de celle-ci et ses volontés contrariées - notamment de s'établir en couple avec un jeune homme de toute évidence pas prêt à s'occuper d'un bébé -, le cinéaste crée un suspense qui rappelle les films des frères Dardenne. Mais la tension est ici évacuée à de multiples reprises et le portrait de cette adolescente fragile, tant du point de vue économique que psychologique - veut-elle seulement quelque chose ? - devient celui d'une jeunesse à la limite de la rupture. Le film est sorti dans les salles françaises le 19 juillet, quelques jours après sa sortie allemande.

Valeska Grisebach signe avec Sehnsucht son second film après Mein Stern, portrait d'adolescents berlinois. Cette réalisatrice de documentaires passée par la Filmakademie de Vienne, et liée notamment à Jessica Hausner (Hotel), signe ici le récit tout en douceur d'une passion destructrice. Dans un village de la région de Berlin, un jeune couple vit en parfaite harmonie depuis ce qui semble l'éternité. Pompier volontaire, l'homme part dans une ville voisine pour suivre un stage de formation et se réveille un matin dans le lit de la serveuse du restaurant sans savoir ce qu'il fait là. A trop vouloir comprendre ce qui s'est passé, il tombe amoureux de cette femme. Et se retrouve coincé entre ses deux amours, rongé par la culpabilité.
Avec une approche presque documentaire et en prenant soin d'inscrire ses personnages dans une nature qui se fera de plus en plus présente, la réalisatrice parvient de façon miraculeuse à faire sentir les liens qui unissent les personnages, joués par des acteurs non professionnels, avec un minimum d'effets et de paroles.
Lors de sa projection, le film n'avait pas de distributeur français. Sa sortie en Allemagne est prévue pour la fin de l'été.

Enfin, autre film présenté à Berlin puis à Paris Cinéma et dont la sortie est prévue en France en octobre prochain, Montag kommen die Fenster, de Ulrich Köhler, est également un second film. Nina vient de s'installer avec son mari et sa fille dans une petite ville. Les fenêtres arriveront lundi et la maison sera enfin prête. Mais un soir Nina s'échappe, passe la nuit chez son frère, puis erre dans les couloirs d'un grand hôtel de montagne. Elle y fait la rencontre improbable d'un tennisman venu faire une exhibition (joué par Ilie Nastase) avant de retourner à la vie quotidienne. Mais cette échappée a changé en profondeur son mari et la vie du couple ne pourra plus être la même. A travers lui, c'est à une remise en cause des repères de la classe moyenne que nous invite le cinéaste.

Salués par la critique, ces films ont cependant la vie dure lorsqu'ils sortent dans les salles.

Un débat sur le thème des micro-sorties (sur moins de 10 copies) exposait ainsi les difficultés des petits distributeurs, en présence notamment de Yann Kacou (ASC Distribution), Emmanuel Atlan (Zootrope Films) et Eric Lagesse (Pyramide).
Pour ce dernier, qui sort une quinzaine de titres par an, le choix d'une sortie sur un faible nombre de copies est rare et le résultat d'un échec, constat d'un manque de curiosité de la presse et des exploitants de salles pour un film qu'il avait acheté en visant plus haut.

En revanche, pour les deux premiers, il s'agit plutôt d'une stratégie guidée par l'économie dans laquelle ils évoluent, même si le nombre de copies est en définitive dicté par la réponse des exploitants aux projections test. Ainsi de Lucy, pour lequel le GNCR avait organisé une projection. La réponse des exploitants a été bonne, selon Yann Kacou, l'incitant à sortir le film sur 6 copies le 19 juillet.

Question budget, il semble impossible à un petit distributeur de voir son investissement remboursé par la sortie salle. Yann Kacou cite ainsi le cas du Bois lacté, dont la sortie (tous frais compris, dont un faible minimum garanti) lui a coûté 60 000 euros. La sortie en salles aurait été rentable à 30 000 entrées, mais, sur 5 copies, le film a attiré 12 000 spectateurs (un bon résultat, acquis sur la durée). Dès lors, la rentabilité du distributeur ne peut être assurée que par les ventes aux chaînes télé. Emmanuel Atlan explique ainsi qu'une vente à une chaîne hertzienne tous les deux ans suffirait à assurer son activité. Ce qui est loin d'être aujourd'hui le cas.

Ce dernier, fort de son expérience avec la sortie récente de L'Imposteur, le second film de Christoph Hochhäusler sorti sur 9 copies et qui ne réalisera pas plus de 6 000 entrées, croit percevoir une évolution négative et récente, parce qu'il a dû batailler pour trouver des salles, malgré une très bonne presse. Yann Kacou appuie cette vision en citant le cas de Guernesey, second film d'une réalisatrice hollandaise, Nanouk Leopold, à laquelle la critique prédit un bel avenir : les exploitants lui ont répondu ne plus pouvoir, aujourd'hui, faire exister un tel film.

Il reste que tous s'accordaient à souligner l'importance de l'engagement des salles dans le succès de certains de leurs films, Yann Kacou citant notamment l'importance des 7 Parnassiens et des 3 Luxembourg, deux salles Europa Cinemas, dans la carrière du Bois lacté. L'engagement de l'UGC Ciné Cité les Halles était également salué par ces distributeurs. Son directeur, Antoine Cabot, mit en avant sa volonté de garder plus longtemps les films difficiles à l'affiche. Mais aujourd'hui tout s'accélère et, en 3 semaines, il renouvelle la totalité des films à l'affiche du multiplexe.

Jean-Baptiste Selliez