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Les Actions - 09/05/2017

 

Next/Change : Visite du Nova Cinéma de Bruxelles, par Damien Truchot

 

Je programme le Cinéma L’Archipel depuis fin 2013, en toute indépendance et avec la grande liberté que m’accorde son gérant, Fabrice Roux, producteur de théâtre. Il s’agit d’un cinéma-théâtre de 2 salles polyvalentes, situé Boulevard de Strasbourg dans le centre de Paris. Le cinéma est classé Art et Essai depuis plusieurs années. Ancien cinéma permanent, il repose sur une programmation de continuation (films en seconde exclusivité), offrant également une bonne place aux sorties nationales des films Jeune Public.

Programmation

Ma programmation mêle films français, européens et internationaux ; films indépendants, films de recherche, films de patrimoine – grands classiques ou belles raretés –, films proches de l’art contemporain. Depuis mon arrivée, je développe une politique d’accompagnement des films envisagée à un rythme soutenu : un très grand nombre d’animations et de rencontres sous des formes toujours renouvelées a fait du Cinéma L’Archipel un lieu de cinéphilie incontournable auprès d’un certain public parisien, francilien et amoureux d’un cinéma d’auteur exigeant, un lieu convivial où le dialogue, la pédagogie et le plaisir cinéphilique sont privilégiés.

Partenariats

Ma programmation met en lumière des œuvres exigeantes dont les auteurs innovent sur le plan narratif, comme sur le plan formel. En 2016, j’ai fait adhérer la salle à l’ACID (Association du Cinéma Indépendant pour sa Diffusion) car je programmais déjà la plupart des films défendus par la structure depuis fin 2013. Début 2017, j’ai rejoint le GNCR (Groupement National des Cinémas de Recherche), faisant du Cinéma L’Archipel la seule salle parisienne adhérente. J’ai par ailleurs mis en place des partenariats avec deux festivals de cinéma importants qui chaque année révèlent la création contemporaine la plus stimulante : le Festival de Brive – Rencontres Européennes du moyen métrage (dont il assure la reprise du palmarès depuis 2014) ; le FIDMarseille – Festival International de Cinéma de Marseille (dont certains films de l’édition précédentes sont repris ponctuellement au cours de l’année).

Pourquoi le Nova

J’ai souhaité me rapprocher du Nova Cinéma à Bruxelles car je suis attentif à sa programmation, mais sans avoir concrètement le temps d’y passer ne serait-ce qu’un week-end. C’est lors d’un voyage à Bruxelles au cours des années 2000, avant que je ne travaille dans l’exploitation, que j’ai eu l’occasion de découvrir la salle du Nova. Comme beaucoup d’autres visiteurs, la façade évoquant l’art brut et sa grande salle restée « dans son jus » m’avait beaucoup marquée. J’avais déjà pu identifier le Nova comme un lieu d’innovation permanent, un lieu vivant et attentif à la manière dont les spectateurs viennent à la rencontre des films. Un lieu d’échange, de convivialité et de partage : le dénominateur commun de nombreuses salles indépendantes dira-t-on, mais il me semblait déjà que le Nova envisageait sa programmation d’une manière des plus singulières.

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Le Nova : une ambition

C’est en 1997 que les fondateurs (tous bénévoles) du Nova ont récupéré une salle de 200 places, avec balcon, pour en faire le terrain d’une aventure éphémère. Le nom choisi renvoie aux supernovae, ces étoiles qui subitement deviennent très brillantes, plus que 100 000 étoiles, mais dont l’éclat ne subsiste que sur une très courte durée. En 2017, le Nova brille encore et fête ses 20 ans d’existence. Même si les pouvoirs publics soutiennent désormais plus solidement ses actions qu’à l’époque de son apparition au sein de la galaxie des salles indépendantes, la cinquantaine de bénévoles a su rester fidèle à l’ambition de départ et gère aujourd’hui le lieu sur un modèle qui a fait ses preuves.

Le Nova : un engagement

Rendre visite à l’équipe du Nova au cours de cet hiver 2016 était donc l’occasion de mieux comprendre comment l’équipe réussit à élaborer des programmations thématiques ambitieuses, en présence de nombreux invités, et plus largement comment l’ensemble de la programmation événementielle se trouve articulée pour continuer à nourrir une ligne éditoriale cohérente, portée par de forts choix artistiques et éthiques (l’équipe déclare travailler de manière apolitique, mais défend toutefois des idées sensiblement proches de celles qui furent à l’origine de la création des salles Utopia par exemple). Parallèlement, deux questions toute simples ont également motivé le voyage à Bruxelles : pourquoi le Nova ne peut-il exister à Paris ? Et pourrais-je envisager de faire du Cinéma L’Archipel un jeune et modeste « cousin » parisien du Nova (au moins en termes de contenu, puisque les gestions diffèrent) ?

L’originalité d’une programmation

Le Nova est avant tout une salle qui programme des films que l’on ne trouve pas dans d’autres cinémas de Bruxelles. Au Cinéma L’Archipel, il m’arrive (comme à d’autres salles de continuation) de programmer des films sortis sur moins de 5 copies à Paris, ou d’en garder d’autres jusqu’à être le dernier à les exploiter. L’offre de la capitale belge n’est évidemment pas celle de Paris : un « petit » film classé art et essai en France et diffusé sur 5 à 10 écrans parisiens n’a aucune assurance d’être programmé à Bruxelles. Au moment de ma visite, La Vengeresse de Bill Plympton est présenté bien avant sa sortie française, grâce à une fidélité historique avec le distributeur ED. Le film ne sera bien sûr jamais exposé dans une autre salle.

Thématiser la programmation : WAR IS OVER

Autour de ces films et en y associant bien d’autres encore, le Nova propose régulièrement de grandes thématiques, souvent prolongées sous la forme d’une exposition, et dont l’une des plus ambitieuses aura sans doute été celle intitulée « WAR IS OVER » à l’automne dernier. C’est en parcourant cette incroyable programmation sur le site web du Nova que j’ai ressenti le désir urgent de me rendre sur place pour échanger avec ceux qui imaginent et font le Nova.

Visible nulle part ailleurs à Bruxelles, Homeland : Irak année zéro d’Abbas Fahdel a joué cinq fois à cette occasion. La programmation comprenait également des séances exceptionnelles : un débat autour de Capitaine Thomas Sankara de Christophe Cupelin ; un focus sur la trilogie de l’après « 11 septembre » réalisée par Laura Poitras (My Country, My Country / The Oath / Citizenfour) ; un « live soundtrack » inédit sur une projection de Birth of a Nation de David W. Griffith ; plusieurs projections du très rare Let There Be Light, tourné par en 1946 par John Huston alors mobilisé, mises en lien avec celles d’un récent documentaire de Laurent Bécue-Renard, Of Men and War, s’intéressant lui aussi aux thérapies de groupe proposées par l’armée américaine aux vétérans de guerre ; et bien d’autres propositions encore. Arrivant au Cinéma L’Archipel, j’avais proposé, mais sur un mode beaucoup plus modeste, des petits cycles mêlant films classiques ou plus contemporains, de genres et de formats différents. À l’été 2014, l’un d’entre eux, intitulé « Amours de vacances », avait d’ailleurs contribué à faire connaître la salle auprès d’un public cinéphile plus large : imaginé à partir de la réédition de Partie de campagne de Jean Renoir, il était en réalité prétexte à inviter le cinéaste renoirien Vincent Dietschy à présenter son lumineux Julie est amoureuse en 35 mm aux côtés de plusieurs invités, critiques et cinéastes.

Oser

La thématique proposée par l’équipe du Nova lors de mon séjour en décembre a émergé en lien avec une proposition extérieure, celle du « Laboratoire de recherche et d’expérimentation sur les curiosités érotiques », initié par l’artiste Olga Mathey. Une exposition dans le foyer du Nova, de l’entrée jusqu’au bar en sous-sol (très chaleureux et donc fréquenté), invite les spectateurs dans un vaste terrain de jeu parsemé de « délicatesses textiles érotico-surréalistes ».

Une partie de la programmation (bimestrielle) a donc été imaginée en lien avec cette proposition. Une soirée de courts métrages, intitulée « Eros insolite », réunit des films de factures et d’époques différentes, sur copies numériques mais aussi en 16 ou 35 mm. Le programme est particulièrement réjouissant : je retrouve avec plaisir les superbes Èves futures de Jacques Baratier ou Une collection particulière de Walerian Borowczyk, mais poursuis également ma découverte des travaux d’Anja Dornieden & Juan David Gonzales Monroy (AweShocks) ou de Peter Tscherkassky (The Exquisite Corpus). Après un dîner aux amusantes formes érotiques au bar du Nova, c’est depuis la cabine très habitée que j’assiste, avec le cinéaste João Vladimiro (qui deux jours plus tard présentera son film Lacrau) à la projection des Lèvres rouges de Harry Kümel. Porté par Delphine Seyrig, ce classique du fantastique est un ambitieux et stylisé film de série Z. Sa présence dans la programmation renvoie de façon plus large au goût de l’équipe du Nova pour le cinéma de genre, qui trouve toujours une place non négligeable dans chaque programme.

Processus collectif

Guillaume Maupin et l’ensemble des bénévoles travaillant à la programmation n’entendent pas toutefois proposer systématiquement une nouvelle thématique tous les deux mois. L’important est d’organiser une cohérence, comme de concrétiser les désirs exprimés par le collectif animant la salle lors des réunions (épiques) de programmation. « WAR IS OVER » représente, selon Guillaume, un travail colossal, qui ne pourrait être reproduit de façon régulière. Au sein de l’équipe des bénévoles les plus actifs, chacun aura son mot à dire sur la programmation à l’œuvre, même si alternativement, l’un ou l’autre joue le rôle de « coordinateur » de celle-ci. Les subventions complémentaires des instances flamandes et francophones, ainsi que l’équivalent d’une aide en fonctionnement allouée par la ville de Bruxelles, permettent à l’équipe de disposer d’un budget suffisant pour convoiter certaines raretés issues du fonds des cinémathèques et organiser la venue de très nombreux cinéastes à Bruxelles (l’artiste et cinéaste canadien Guy Maddin aurait déclaré que le Nova était « sa salle préférée dans le monde entier »).

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S’ouvrir à la création contemporaine

La veille au soir, j’avais pu assister à une projection « Open screen ». Le principe de ce type de séance est simple : amateurs, étudiants, cinéastes autoproduits, tous peuvent proposer régulièrement leurs courts métrages aux programmateurs du Nova qui en sélectionnent certains afin de construire une séance hétérogène. Chaque réalisateur est invité à présenter son film aux spectateurs. L’entrée est libre. La soirée se poursuit évidemment au bar – espace important pour la trésorerie du lieu, qui a permis en outre de fidéliser au fil du temps un certain public qui ne vient pas tant au Nova pour voir des films que pour partager un moment, une discussion, une même curiosité. Ces séances « Open screen » peuvent être l’occasion de découvrir un auteur, à tout le moins tout un pan de la création contemporaine. En ce sens, elles sont proches de l’esprit d’« À la rencontre » (rendez-vous bimestriel dédié à ceux qui aujourd’hui renouvellent les genres, les formats et les durées) que j’ai initié au Cinéma L’Archipel en 2014 avec le jeune critique, réalisateur et comédien Marc-Antoine Vaugeois. En avril 2017, à la veille des élections présidentielles, j’ai élaboré (en collaboration avec un cinéaste, Matthieu Bareyre, et deux critiques de cinéma, Mathieu Macheret et Arnaud Hée) une soirée composée de quatre courts métrages « égarés dans la France de 2017 » en miroir à une projection du Joli Mai de Pierre Lhomme et Chris Marker, présenté une semaine plus tôt. Un film nous a été envoyé par une cinéaste au courant de nos recherches ; deux des films ont été trouvés en flânant sur internet ; un autre repéré au Festival de Belfort.

Structurer une programmation, éditorialiser

Ce voyage au Nova a renforcé mon désir d’échafauder plus régulièrement encore ma programmation de manière thématique, du moins de poursuivre le travail d’éditorialisation que j’ai amorcé depuis plus de trois ans. En tant que cinéma de continuation, ce n’est évidemment pas sa vocation première. Mais il me semble (et la programmation de Juliette Grimont au Gyptis à Marseille en est un autre bel exemple) que le contenu programmé devient beaucoup plus intéressant dès lors qu’il est proposé au public selon un angle structuré, réfléchi et cohérent. La réussite de l’expérience singulière et alternative du Nova prouve que d’autres formes d’exploitation restent bel et bien à inventer, particulièrement à Paris dont le marché semble sclérosé par les problématiques de l’exclusivité et peu sensible aux « bonnes pratiques vertueuses » (trop) rapidement identifiées comme peu rentables. Si les loyers parisiens ne permettent pas d’imaginer qu’une salle associative puisse émerger sur le modèle du Nova au sein de l’exploitation parisienne, je reste persuadé qu’il est possible d’exposer les films dans la durée (le principe de la « continuation » a priori) à contre-courant du turn over permanent des mercredis successifs, tout en racontant cinématographiquement quelque chose qui dépasse les espaces liminaires de chaque film. Pour cela, j’ai choisi de m’entourer très tôt de partenaires distributeurs attentifs (j’entretiens depuis plus de trois ans une relation privilégiée et constructive avec Shellac, mais aussi avec Survivance, Malavida, Potemkine, Epicentre, Zeugma) ou de relais institutionnels dont je partage l’engagement.

Partager

Enfin, la visite du Nova m’a évidemment rappelé le précieux conseil donné par un très cher ami critique au moment de mon arrivée au Cinéma L’Archipel : programmer un cinéma en le pensant comme un espace habité où mes propres désirs de spectateurs doivent (impérativement) rencontrer ceux du public qui le fréquente ou serait amené à le découvrir. Autrement dit, ne jamais perdre de vue que l’on choisit des films pour les partager avec d’autres.

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Damien Truchot, mai 2017

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www.larchipelcinema.com

www.nova-cinema.org

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