News / Actualités

 

Actualités - 07/12/2016

 

Les jeunes au cinéma : retour sur les journées professionnelles de Cinémas 93

 

Du 16 au 18 novembre, Cinémas 93 présentait au Ciné 104 de Pantin la 4ème édition de ses Journées professionnelles. Créée en 96, Cinémas 93 est une association fédérant 23 cinémas publics et associatifs de la Seine-Saint-Denis, département bordant Paris au nord-est. Ces trois journées de rencontres et d’échanges dédiées aux enjeux de la diffusion de films pour le jeune public et de l’éducation au cinéma et aux images étaient organisées avec la collaboration des Sœurs Lumière.

Le programme des trois journées portait sur l’éveil culturel des tout-petits, le rôle des éducateurs et des familles, les initiatives cinématographiques en direction des adolescents et la diffusion de films de patrimoine en salle à l’heure d’internet. Europa Cinemas a assisté aux deux premiers débats, auxquels ont pris part deux exploitants du réseau particulièrement actifs envers le Jeune Public : Florian Deleporte du Studio des Ursulines à Paris et Sylvain Chevreton du Meliès à Saint Etienne.

 

Trois initiatives cinématographiques en direction des adolescents

La fréquentation des salles art et essai par le public adolescent est certainement la problématique la plus épineuse à laquelle sont confrontées les exploitants de cinémas. La table ronde qui l’abordait a été l’occasion de présenter trois actions en direction du public des adolescents et lycéens, en commençant par les « Ambassadeurs lycéens » mis en œuvre par le Méliès de Saint-Etienne (Sylvain Chevreton).

En 2012, la région Rhône-Alpes lançait un appel à propositions pour améliorer l’utilisation d’une carte d’accès à la culture, la carte M’ra, distribuée aux lycéens et apprentis. L’idée du Méliès fut de sélectionner en début d’année scolaire, sur dossiers, deux lycéens par lycée, leur donnant accès gratuitement au cinéma pendant un an, en échange de quoi ils s’engagent à mettre en place des actions de promotion autour de films prédéfinis au sein de leurs établissements. Au sein des lycées, le documentaliste assure un rôle d’information essentiel sur l’opération, étant à la fois en contact avec les élèves et les professeurs.

2016_Cinemas93_02_317

De la diffusion de bandes annonces sur des téléviseurs dans le lycée à la conception de flyers ou affiches, en passant par l’animation de web-radios, les lycéens sélectionnés ont carte blanche pour inciter leurs camarades de classe, pendant l’année, à utiliser leur carte M’ra au cinéma Le Méliès (1 euro la place). Tout récemment, le documentaire Swagger fut ainsi désigné, lors d’un pré-visionnement, coup de cœur pour le mois de novembre. La venue du réalisateur dans la salle, la semaine de la sortie du film en France, a été l’occasion d’une rencontre gérée et animée par les lycéens.

L’opération est aujourd’hui un succès, qui a engendré plusieurs actions similaires en France mais aussi à l’étranger car Sylvain Chevreton s’est déplacé à plusieurs reprises pour expliquer le projet aux exploitants membres d’Europa Cinemas. Si l’action est toujours perfectible et s’il reste difficile de toucher les parents pour les sensibiliser, les liens tissés avec les lycéens impliqués et un accroissement du travail sur les séances scolaires sont des effets bénéfiques évidents.

Venue du Théâtre et Cinéma du Garde-Chasse aux Lilas, en banlieue parisienne, Gihane Besse a présenté de son côté une action, « Paroles d’ados », menée en coopération avec le service jeunesse de la ville et l’Observatoire de la diversité culturelle.

Trois fois par an, deux groupes d’adolescents (12/15 ans) choisissent chacun de leur côté un film parmi quelques autres, soit sur bande annonce, soit sur le seul son de celle-ci. Récemment, le film De toutes nos forces fut mis à l’honneur. Dans un deuxième temps, le film est projeté par le Service jeunesse de la ville, au cinéma, en présence de classes de 3 ou 4 villes et d’un professionnel intervenant lors du débat.

La parole fut ensuite donnée à deux « vrais jeunes » pour revenir sur leur participation à l’opération « Toutes les clés pour créer un ciné-club ». A l’initiative de la Région Ile-de-France, celle–ci consistait à accompagner des lycéens dans la création de ciné-clubs en lycée, en commençant par une formation de 5 jours au Forum des Images, à Paris, pendant les vacances de la Toussaint. Les jeunes sélectionnés bénéficiaient d’un accès gratuit au Forum pendant l’année.

A travers les deux exemples exposés, l’importance du choix du premier film fut mise en valeur (un film qui soit à la fois suffisamment grand public pour attirer le public mais aussi assez fort pour marquer les esprits) avant une gradation de la proposition faite au cours de l’année, ainsi que celle de faire événement (en proposant de la nourriture ou une discussion adaptée au parcours des lycéens) et de donner l’impression (!) aux spectateurs qu’ils ont en quelque sorte le choix des films à venir. Dans les deux cas exposés, le succès de la formule se mesurait à la hausse constante du nombre de spectateurs.

 

L'éveil culturel des tout-petits : le statut et la place de l'adulte

Une précédente session s’est concentrée sur le numérique dans la pratique des familles et des éducateurs de la petite enfance. Trois dispositifs de médiation culturelle innovants ont été présentés, suivis d’un débat avec le public animé par Xavier Grizon, Chargé de mission pour les actions éducatives à Cinemas 93.

Françoise Anger et Thierry Dilger de Mixage Fou ont présenté Ciné-bulle, un dispositif participatif et interactif adressé aux enfants de 3 à 6 ans.

Mixage Fou est une association à but non lucratif qui développe principalement des ateliers pédagogiques valorisant l’interaction, la création et le pouvoir évocateur et immersif du monde sonore. Ciné-bulle est un atelier d’exploration sonore et interactive où les enfants, après avoir regardé un court-métrage d’une dizaine de minutes, sont stimulés à interagir avec l’écran à travers la manipulation d’un ballon géant qui fait bouger le protagoniste du film sur l’écran et crée des effets sonores.

A’ l’intérieur du ballon transparent, un dispositif sensoriel – une sorte d’accéléromètre - connecté à une application permet de reconnaitre les petits mouvements et les coups sur la balle et fait avancer l’histoire du film sur l’écran du cinema.

Le but est de faire interagir les petits enfants avec l’écran et d’animer les séances avec des supports ludiques. L’activité permet aux enfants de vivre une expérience partagée avec leurs copains, où un objet interfère avec leur expérience visuelle et sonore sur l’écran.

Le projet a été lancé au Magic Cinéma de Bobigny (banlieue nord-est de Paris) après 6 mois de développement et est en train d’être diffusé dans d’autres salles de Paris et banlieue. Mixage Fou prévoit de développer ultérieurement ce type d’animation avec le ballon dans la salle de cinema, avec une interaction sonore augmentée où le public pourra interagir activement et créer un montage sonore.

Laura Cattabianchi et Élise Schweisguth, responsables du centre de ressources de la Gaîté Lyrique, sont venues présenter l’atelier Appli'quons-nous! destiné aux enfants à partir de 5 ans dans le cadre de la programmation jeune public « Capitaine Futur ».

L’atelier permet aux enfants des écoles primaires d’interagir avec des applications créatives et éducatives pour tablettes spécialement développées pour leur tranche d’âge. Au sein de l’atelier Appli’quons-nous des activités pour les écoles sont organisées où une tablette est mise à disposition pour deux enfants, pour leur permettre d’interagir avec l’application et avec leurs amis. Les activités avec les tablettes sont guidées par des éducateurs spécialisés et les enfants ne sont jamais laissés seuls devant l’écran.

2016_Cinemas93_03_317

Le dernier intervenant de la session du mercredi, Florian Deleporte, est membre-fondateur du site Benshi et directeur du cinéma Le Studio des Ursulines à Paris (membre d’Europa Cinemas), mono-écran indépendant de 122 places ouvert en 2003, spécialisé dans une programmation de films Art & Essai à destination des jeunes publics. Florian a questionné l’accompagnement de la cinéphilie des enfants par les parents à travers la visite de Benshi.

Ce dernier est un site internet de recommandations de films de qualité classés par tranches d’âges entre 2 et 11 ans, qui s’adresse aux parents et aux enfants curieux de découvrir les films adaptés à leur âge et correspondant à leurs genres préférés, avec la volonté de se démarquer des blockbusters projetés en multiplexes. Toutefois, Benshi n'est pas un site de diffusion, mais d’échanges et de recommandation autour des films. Sur cette plateforme les parents et les enfants peuvent trouver les salles ou les supports de diffusion des films (vidéo ou VOD).

Benshi est un site 100% indépendant, sans lien économique avec les ayants-droits ou les distributeurs. Il reçoit un financement partiel de la Mairie de Paris et de la Région Ile-de-France.

Benshi prend son nom de l'artiste qui, à l'époque du cinéma muet au Japon, commentait les films pendant les projections, lisait les intertitres et orientait le regard du spectateur sur certains détails du film. Benshi est aussi la mascotte du site, un panda roux qui aide les enfants dans le choix du film.

Le site a une notoriété grandissante, avec 30 comptes crées par jour (plus de 3 000 abonnés à ce jour). L’inscription est gratuite et simple, aucune donnée personnelle autre qu’une adresse email n’est demandée. L’inscription permet de créer le profil de l’enfant et de cibler la recherche de films selon l’âge, le type de film, la technique employée, le réalisateur et le pays. Les films sont triés par thématiques et parcours. Le profil permet d’enregistrer les films déjà vus et de recevoir une notification dès que le film choisi sort dans une salle de cinema à proximité.

Les premiers relais de Benshi sont évidemment les salles de cinema, surtout indépendantes, et les cinémathèques. Pour cette raison les films présents dans le catalogue sont surtout des films sortis en salle et facile à repérer.

Cette journée s’est achevée avec un programme de 6 court-métrages majoritairement européens regroupés sous le titre La petite musique des bruits, élaboré par le festival Ciné Junior pour les enfants à partir de 4 ans.

 

2016_Cinemas93_04_317

Les pratiques culturelles des adolescents aujourd’hui

Ces journées furent aussi l’occasion de se pencher en détail sur le rapport qu’ont les jeunes au cinéma avec une intervention de Tomas Legon, docteur en sociologie, auteur d’une thèse l’ayant amené à interroger des jeunes en région Rhônes-Alpes, à Amiens et en Ile-de-France. Ce fut l’occasion de briser quelques idées reçues et de préciser les tendances de fond contre lesquelles les salles art et essai et leurs responsables Jeune public tentent d’agir, qu’ils en aient conscience ou non.

Plus précisément, le sociologue s’intéresse aux 15-19 ans, une classe d’âge d’autant plus intéressante que c’est à ce moment que les jeunes se détachent de l’influence familiale pour acquérir une pratique autonome du cinéma. Et, contrairement à ce qu’on pourrait penser, cette classe d’âge va davantage au cinéma qu’un public plus âgé, même si ce dernier est plus important dans les entrées de par son poids dans la population. Pour le dire autrement, de tous temps, hier comme aujourd’hui, la sortie cinéma est une pratique juvénile. Plus on vieillit, moins on va au cinéma.

De même, la préférence des jeunes pour les films américains n’est pas propre à notre époque et plus on vieillit, plus on portera notre attention au cinéma français, la bascule se faisant autour de 44 ans : à l’approche de la cinquantaine, les spectateurs préfèrent le cinéma national. 

Cependant, le milieu social et le niveau d’éducation des parents ont une influence directe sur les préférences des adolescents. Le goût pour les films américains sera ainsi d’autant plus prononcé si le niveau d’éducation des parents est faible.

De même, les attentes par rapport à un film diffèrent fortement selon le genre. Les garçons privilégient l’action, tandis que les filles sont plus exigeantes quant à la qualité technique du film et à sa réussite esthétique. Cet écart sera d’autant plus fort dans le cas de parents peu diplômés.

On peut ainsi distinguer deux tendances dans la façon de juger un film. D’une part, nous trouvons un public dont l’attention se porte sur la dimension esthétique ou formelle du film. L’autre partie du public portera au contraire son attention sur la fonctionnalité du film (action, efficacité). Aux extrêmes, l’écart sera le plus fort entre l’attachement des filles dont la mère a dépassé le bac (dimension esthétique) et celui caractérisant des garçons dont la mère n’a pas le bac (dimension fonctionnelle).

Le genre est également un marqueur fort si l’on s’attache à la perception qu’ont les jeunes de leur propre pratique culturelle. En d’autres termes, un garçon pense-t-il que ses goûts sont ceux d’un vrai garçon ou au contraire qu’un film correspond à l’idée qu’il se fait d’un « film de meufs » ? Pour les garçons, les recommandations des filles ne doivent pas être prises au sérieux. On parlera ici de « socialisation genrée ». Une tendance qui est cependant moins forte dans le cas de familles dont les parents sont diplômés, la pratique cinéphile tendant alors vers une pratique unisexe.

2016_Cinemas93_Swagger_653

Qu’en est-il de la prescription ?

Si l’on pourrait imaginer que le numérique et les réseaux sociaux modifient la façon dont celle-ci opère, la prescription répond en réalité plutôt à des dynamiques anciennes. Allociné demeure un prescripteur essentiel, la bande annonce, le résumé et les infos pratiques (dans l’ordre) étant les éléments les plus regardés.

Les réseaux sociaux (Facebook) ne sont ainsi pas devenus des prescripteurs (même si les jeunes issus des classes populaires leur accordent plus d’importance). Les liens tissés sur Facebook sont des liens « faibles », loin de garantir une confiance entre la personne qui prescrit un film et ses relations.

Les amis proches et les copains demeurent les principaux prescripteurs et plus le niveau social sera élevé, plus la personne accordera sa confiance à une personne précise (qui pourra être un critique).
 A l’inverse, dans le cas de jeunes issus de milieux plus populaires, la confiance sera accordée en fonction du nombre d’individus ayant émis un jugement, au détriment de la note décernée par une poignée de critiques. Le critère démocratique domine dans ce cas sur le critère de la qualité.

La salle comme prescriptrice ?

On comprend mieux ainsi ce qui se joue dans le rapport entre les jeunes et les salles de cinéma, la ville d’Amiens ayant été le terrain de l’étude menée sur ce point par le sociologue.

Le multiplexe va mieux correspondre aux jeunes qui basent leur jugement sur un critère démocratique tandis que le rôle prescripteur d’une salle art et essai correspondra mieux au public faisant la part belle à la qualité. Les jeunes de milieux populaires ne vont ainsi même pas regarder le programme de la salle de cinéma, jugeant qu’il n’est « pas pour eux », accordant au contraire leur confiance au multiplexe qui garantit la fonctionnalité du film.

L’identification par le genre, l’influence du milieu social… voilà précisément deux données que les dispositifs d’éducation à l’image combattent en quelque sorte, en visant à donner le goût de l’esthétique et du cinéma que, spontanément, la plupart des jeunes n’ont pas.

____________

Texte : Sonia Ragone, Jean-Baptiste Selliez

Décembre 2016

Photos : Emmanuel Gond 

De haut en bas : Sylvain Chevreton, Cécile Nhoybouakong, William Le Nindre, Xavier Grizon, Florian Deleporte, Tomas Legon & SWAGGER

____________

Pour plus d’informations sur Cinémas 93 :

http://www.europa-cinemas.org/News/Actualites/Cinemas-93-l-action-culturelle-en-reseau

http://www.cinemas93.org

Liens :

Les Soeurs Lumière : http://les-soeurs-lumiere.org/

Le Méliès : http://www.lemelies.com

Théâtre et Cinéma du Garde-Chasse : http://www.theatredugardechasse.fr/cinema

Mixage Fou : http://www.mixagefou.com/

Benshi : http://benshi.fr/

Magic Cinéma : http://www.magic-cinema.fr/

La Gaité lyrique: https://gaite-lyrique.net/

Cinéma Public : https://www.cinemapublic.org/

Swagger : http://www.swagger-le-film.com/

2016_Cinemas93_Swagger_653_2

____________